M*onsieur C*hatastrophe, de C. P*ascoe
Les circonstances de la rencontre :
Dans "ma" librairie habituelle, alors que je venais de saisir puis reposer dix-huit fois de suite le premier tome de Millenium deux mètres plus loin. Dix-huit fois de suite, pour finir par le reposer, parce que, tout de même, 22,80 € pour un polar suédois d'un mètre cube alors que je n'aime pas les polars, c'est risqué. Je passe donc mon chemin pour me diriger vers les livres de poche, quand une couverture représentant un chat m'arrête...
Les premières impressions :
Le chat en question a l'air complètement idiot (sa tête dépasse d'un sac en papier troué, il tire un peu la langue et n'est même pas fichu de fixer l'objectif), le titre est profondément débile : bref, la couverture est nunuche à souhait.
Oui, mais.
Oui, mais j'aime les chats. Eh non, toujours point d'originalité. Je suis une "gonzesse à chats". J'ai dû récupérer le gène chez une tante dont la collection de chats miniatures me fascinait petite, et ce même gène se balade également dans les chromosomes de mes cousines. En outre, mes plus anciens souvenirs sont associés à la présence d'un chat, comme si ce chat était né avant moi. Il s'appelait Minou*. Non, décidément, au grand concours de l'innovation, les chats ne passeraient même pas les premières sélections. Les chats, finalement, c'est plutôt la tradition : la momification dans l'Egypte Ancienne, le bûcher au Moyen Âge...
Un bref coup d'oeil sur la quatrième de couverture, aussi bien faite que la première, et je comprends (à tort) qu'il s'agit de la biographie d'un écrivain narrée par son chat. L'éditeur promet "un roman tendre et drôle". Je suis déprimée, je viens de lire L'humanité disparaitra : bon débarras ! d'Yves Paccalet, donc, j'achète. 17,90 €, ou comment l'on voit qu'un chat dans un sac à papier inspire davantage confiance qu'une fillette lugubre à tresses. À 4,90 € près.
(* Je viens de réaliser la portée freudienne de ces deux dernières phrases. Bon, passons.)
Les premières lignes (ou incipit, pour faire bien dans les dîners) :
Brum a vu le jour dans les faubourgs de Slough, alors autant dire que les choses ne démarraient pas très bien.
Il était le plus malingre de la portée, mais, à la différence de beaucoup d'autres chats, il est né dans une maison qui abritait à la fois sa mère et son père. Son père était un énorme monstre de chat noir de jais à poil longs ; sa mère, une petite chatte tigrée à poils courts, menue et élégante.
C'est aux miracles de l'hybridation que Brum doit son physique de chat tigré aux poils semi-longs, avec une traînée d'un noir de jais le long du dos et de la queue, un peu comme un putois en négatif. Il y a quelque chose de comique dans son aspect général, ses yeux écarquillés et son regard ahuri, celui de quelqu'un qui s'attend à être frappé par un météore. À dire vrai, je ne serais pas étonné que ce fut le cas.
1ère remarque : j'avais effectivement mal compris, il s'agit de la biographie d'un chat racontée par son maître.
2ème remarque : le titre original est A Cat called Birmingham (Brum étant le diminutif de Birmingham). Les mystères du travail de traduction me seront à tout jamais insondables. Le traducteur est-il un être à part qui, délaissant la basse logique, boit des tisanes d'herbes magiques pour entrer dans la transe qui lui révèlera la manière la plus ésotérique de transposer un titre d'une langue à une autre ? Ou bien un artiste raté et frustré de ne pas exercer son pouvoir démiurge, cherchant à tout prix à marquer les oeuvres des autres de sa propre griffe, même sale ? X-Files ? Aux Frontières du réel. Die hard ? Piège de cristal. Vertigo ? Sueurs froides. J'en suis bouche bée.
Le passage qui m'a fait comprendre que j'allais aimer ce livre :
Paris et Camber appartenaient à ma soeur, ce qui m'a permis de disposer de quelques informations sur la petite enfance de Brum [...]. Ce dont ma soeur se souvient - elle aurait beaucoup de mal à ne pas se le rappeler - c'est d'un incident impliquant un tout jeune Brum et une Hotpoint Automatic.
Elle ignore comment il s'est arrangé pour rester coincé derrière le lave-linge, mais toujours est-il que ce fut le cas. En essayant de s'échapper, il s'est pris une griffe dans la grille métallique à l'arrière de la machine. Les quatre autres chatons monopolisant l'attention générale, la brève absence de Brum est passée inaperçue. Mais pour lui, si j'ai bien compris, se retrouver coincé, dans l'obscurité, sans pouvoir poser par terre les pattes avant, resterait une expérience plutôt traumatisante.
C'est surtout le cycle d'essorage qu'il n'oubliera jamais.
Mon humble avis :
Vous l'aurez compris, cet ouvrage est la biographie d'un chat dont la maladresse fait les malheurs. Vu ainsi par le menu, ce récit n'a pas l'air très alléchant, j'en conviens. Et pourtant, c'est l'un des rares romans devant lequel j'ai éclaté de rire. Le ton de l'auteur, mi ironique, mi compatissant envers son animal qui renie l'élégance de sa race à longueur de journée, rend les gaffes de Brum absolument irrésistibles. Rien d'extraordinaire a priori, dans le fait de voir un chat tomber dans une marre ou vomir sa pâtée (encore qu'un chat prenant régulièrement feu relève tout de même d'une certaine rareté) : il suffit de taper "cats" dans YouTube pour le vérifier, et on se demande bien comment on peut faire tenir un roman sur un tel contenu. Pourtant, cela fonctionne, tant la narration s'attache à chaque détail pour donner à la personnalité de ce chat l'ampleur de celle d'un humain... mais sans jamais l'humaniser. Même dans les chapitres où l'auteur délire sur un monde où l'espèce féline aurait pris possession de la planète terre, imagine dialoguer avec Brum au paradis ou bien écrit un extrait du "Journal de Brummy Jones" (eh oui, avouons-le : entre une chute dans la marre et un vomi, il faut bien meubler un peu), le chat reste profondément chat. En outre, d'autres portraits félins traversent le récit, comme celui de Sammy, vieille chatte traumatisée par une enfance difficile et ayant juré de se venger de la race humaine, ou Peanuts, le serial killer de lapins dont le seul point faible est : le fauteuil pivotant.
Quand on lit ce livre et qu'on déteste les chats, j'imagine qu'on y trouve des raisons de continuer à les détester, mais en se payant une franche partie de rigolade. Jamais l'auteur ne sombre dans aucun pathos, jamais il ne gagatise devant un petit chaton trop mignon, d'ailleurs dans ce roman les chats ne sont pas vraiment mignons.
Mais quand on lit ce livre et qu'on aime les chats, eh bien on les aime encore plus.
Car ceux qui aiment les chats savent ce qu'ils sont : plus qu'ambivalents ou même paradoxaux, leurs qualités sont indissociables de leurs défauts. Ils sont propres et ils sentent bons, mais ils le doivent au soin avec lequel ils se lèchent minutieusement l'anus. Ils sont excellents chasseurs, mais c'est ce qui leur donne toutes sortes de parasites qui les font vomir sur votre moquette. Ils semblent vous mépriser en permanence et vous vont sentir que vous êtes chez eux, et non l'inverse, et pourtant ils vous suivent partout et dorment toujours dans la pièce où vous vous trouvez. Ils se contrefichent de savoir si vous avez envie de les caresser (l'important étant ce qu'ils veulent eux), mais, bizarrement, ils viennent vous voir quand vous pleurez alors que vous ne leur demandez rien.
J'aime les chats parce qu'ils me laissent tranquille, parce qu'ils aiment qu'on les laisse tranquilles, et que notre relation se contente de la présence de l'autre.
Par mushroom, Mercredi 13 Fév 2008 à 01:03 GMT+2 dans Mes lectures (article, RSS)



