Journal d'une militante anti-dépressive

Le diagnostic 1 : what do you do when you can't sleep ?

Dans la nuit du 21 au 22 janvier 2008, ou plus exactement au (très) petit matin du mardi 22 janvier 2008, alors que Gloubinours ronflait, ou raclait de la gorge, ou faisait "Pffff" en expirant*, et que j'enviais son évidente béatitude ; après m'être retournée maintes et maintes fois dans mon lit en prenant soin de ne pas tirer vers moi l'intégralité de la couette, ni d'engendrer par mes mouvements des béances par lesquelles le froid se serait engouffré et aurait fait grogner le grizzli qui me tenait compagnie, je décidai que les choses ne pouvaient plus continuer ainsi. 

Étonnamment, par cette décision, je ne visai pas les problèmes oto-rhino-laryngologiques de mon compagnon.

(* C'est-à-dire le pire des supplices maritaux nocturnes, car, s'il est communément admis qu'une femme puisse assener un "Chéri : arrête de ronfler !" à son conjoint, il est plus difficilement admissible de l'entendre dire : "Chéri : arrête de faire "Pffff"". D'autant plus que, pour que la demande soit efficace, il faudrait qu'elle soit plus complète : "Chéri : arrête de fermer les lèvres quand tu dors parce que ça fait "Pffff" quand tu expires". Dans un premier temps le conjoint ne comprend rien, et si jamais, dans un deuxième temps, il comprend, alors il n'en croit pas un mot.)

Ce n'était pourtant pas la première fois que je me réveillais vers quatre heures, avec, comme première angoisse d'une longue série, la plus pragmatique : vais je parvenir à me rendormir ? Se lever à six heures trente dans la peau d'une marmotte qu'on forcerait à sortir de son hibernation deux bons mois avant la date prévue, m'envoie violemment au visage le sens de l'expression "contre-nature". Je rêve d'un matin où je penserais à autre chose qu'au caractère profondément diurne de mon espèce, et à la manière dont la société le maltraite.
Très concrètement, cela donne des incantations, muettes, mais pleines de ferveur, du type : "Rendors-toi, rendors-toi, rendors-toi, rendors-toi." Lorsque le désespoir va jusqu'à rappeler à moi de lointains souvenirs de fidèle, cela se transforme en : "Faites que je me rendorme, faites que je me rendorme, faites que je me rendorme."

Je vous laisse évaluer l'efficacité de telles pratiques.  

 Il est donc assez habituel pour moi, depuis quelques mois je crois, de rester les yeux grand ouverts pendant au moins deux heures sans pouvoir empêcher mon cerveau de s'appesantir sur des considérations fort peu adaptées au contexte nocturne. Le processus est à peu près toujours le même.
Je commence par passer en revue les soucis matériels immédiatement liés à la journée de travail qui va suivre.
"Donc il faut que je photocopie les éval' des 1ères Bidules à 9h00 pour pouvoir leur donner à 14h00. Les exos des 1ères Machins il me les faut pour 8h00 donc il va falloir que j'arrive tôt pour avoir une place à la photocopieuse mais comme j'ai que la moitié de la classe à 8h00 je peux me contenter de faire 16 exemplaires et je ferai les 16 autres à 15h00..." Jusque là, rien de passionnant, mais rien de tragique non plus.
Inévitablement, ma pensée glisse de la forme vers le fond, c'est-à-dire de mon quota de photocopie vers le contenu de mes cours.
"Mais comment je vais leur expliquer ce qu'est un e*ssai alors que l'année dernière les I.O. (I*nstructions Of*ficielles) le distinguaient du dialogue a*rgumentatif, contrairement à cette année, et qu'en plus elles disent que l'e*ssai est forcément d*élibératif alors que c'est faux... C'est faux... C'est faux ? T'es sûre ? Faudrait vérifier, demander à Laurence, ou plutôt à Mathilde en fait, ouais je vais demander à Mathilde..." Là, on commence à se dire que vraiment, il est l'heure de dormir Nounours.
Et enfin, de manière tout aussi inévitable, je passe du contenu de mes cours aux destinataires de mes cours.
"Raahh j'ai encore les copies à rendre aux 1ères Machins, à tous les coups Tartempion va péter un câble quand il verra son 9, j'aurais peut-être pu pousser jusqu'à 10... Nan j'ai essoré sa feuille dans tous les sens c'est pas possible, ou alors je lui mets un demi point pour son nom dans la marge et un autre pour le papier... Ah et puis il faut que j'aille voir l'infirmière pour savoir si Trucmuche a vu le médecin scolaire pour son anorexie..." Et c'est ainsi que j'ai l'impression de me retrouver dans la salle des profs quatre heures trop tôt. 

J'ai essayé de résoudre cela de différentes manières, m'appuyant principalement sur cet échange de répliques entre Sean Penn et Nicole Kidman dans L'Interprète (citations approximatives) :
Nicole : what do you do when you can't sleep ?
Sean : I'm awake.
 

J'aime beaucoup. Mais la technique "Je ne dors pas et alors tant mieux" a ses limites. Premièrement elle est difficile à concilier avec le respect d'autrui et le bonheur conjugal lorsqu'il s'agit d'allumer la lampe pour lire ou de se regarder un petit épisode d'Urgences (d'autant plus qu'Urgences est une série très bruyante). Deuxièmement, ne pas dormir ne signifie pas ne pas être fatigué, pas du tout. Surtout quand le cerveau s'attache à brasser de l'air en continu. Cela fatigue, de brasser de l'air. C'est alors qu'on se trouve dans un état extrêmement désagréable : avoir très envie de dormir sans y parvenir, c'est une sorte de variation sur le thème I can't live with or without you. 

à suivre... 


 

 


Vos commentaires

1 Le Vendredi 15 Fevrier 2008 à 10:02 GMT+2, par wildmary

hmmmm les joies des problèmes et conflits du boulot qui vous rattrapent la nuit, qu'on refait les dialogues à grands coups de "j'aurais dû lui dire ça et alors il aurait répondu ça et moi je lui aurais jeté au visage que blablabla..." tout en invoquant Dieu, les anges et tous les saints d'avoir pitié de nous et de nous laisser dormir... vœu qu'ils exaucent en général 10 pauvres petites minutes avant la sonnerie du réveil...

2 Le Vendredi 15 Fevrier 2008 à 11:02 GMT+2, par dremka

Hiiiii, moi aussi y fait "pfffffffff".
Et il veut MEME PAS porter des boules quies dans les narines pour y remedier.

SALAUD.

3 Le Vendredi 15 Fevrier 2008 à 13:25 GMT+2, par a n g e l

na mé moi je lui ai déjà dit: mais arrête de RESPIRER bordel!

bah quoi?
faut l'entendre respirer hein, même si j'essaie de toute ma capacité pulmonaire, je n'arrive pas à reproduire le vacarme qu'il multiplie nuit après nuit après nuit.

JE VEUX DORMIR!


(et sinon c'est là que je suis contente de ne pas travailler actuellement: je ne porte pas mon job en bandoulière en permanence, c'est vraiment un fardeau terrible)

4 Le Vendredi 15 Fevrier 2008 à 14:06 GMT+2, par Isis

Comme je te comprend et compatis...

5 Le Vendredi 15 Fevrier 2008 à 21:02 GMT+2, par lodie

Moi je mets des boules quies et depuis mon chéri ne m'ennuie plus, et je ne me pose plus de question sur comment me rendormir.

6 Le Samedi 16 Fevrier 2008 à 21:05 GMT+2, par Mushroom

Je suis soulagée de voir que je ne suis pas la seule à subir le supplice de l'homme qui fait "Pfff" en dormant !

>dremka : les boules Quies (quand j'étais petite, je croyais que c'était boules "Qui-est-ce ?") dans le nez, j'y avais pas pensé... Sauf que c'est avec sa bouche qu'il fait "Pfff" ! Je lui mets des boules Quies dans la bouche ?

>angel : "arrête de respirer", ça me brûle les lèvres à chaque fois, mais j'ai pas osé quand même

>Isis : le tien aussi il fait "Pfff" ?

>lodie : moi aussi je mets des boules quies, mais ça fait vachement mal aux oreilles quand même. Et puis, au moment de s'endormir, je comprends rien de ce que mon chéri me dit. Ca donne "mmmgdfgdf". "Hein ?" "BONNE NUIT, JE T'AIME !" Trop romantique.

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