Comme l'indiquent quelques témoignages de compassion (voir les commentaires de l'article d'hier), dormir peu et mal et avoir les méninges qui dansent la gigue au beau milieu de la nuit n'a rien d'exceptionnel, partant, rien de dramatique, a priori. Facteur ou trapéziste au cirque Pinder, boucher ou danseuse de chez Kamel, chacun semble avoir reçu sa dose de "stress au travail" en héritage des conneries maraîchères d'Adam et Ève. Puisque c'est le lot de tout le monde, je supporte habituellement tant bien que mal ma part de condition humaine, comme je supporte le fait de commencer les cours avant que le jour se lève, de m'écrouler sur mon lit dès mon retour du lycée, de n'avoir ni le temps ni l'énergie nécessaires pour me consacrer pleinement à autre chose qu'au travail.
En un mois ou deux pourtant, le supportable est devenu progressivement intolérable.
Le quotidien d'un professeur est fait, entre autres, de tout un tas d'éléments tout juste supportables. Des choses décevantes, frustrantes, alarmantes, désarmantes, désespérantes, que tout le monde connaît, ou croit connaître. Pendant cinq ans, je gérai parfaitement ces conditions de travail, comme si je parvenais à faire régulièrement la vidange, à évacuer suffisamment tôt les pensées négatives pour qu'elles ne prennent pas le dessus sur ma vocation et ma joie, véritable, d'enseigner. Cette année, la machine a commencé à s'encrasser, à faire de drôles de bruits. Le ton de mes conversations de midi en salle des profs, le nez dans mon Tupperware ; mes soupirs au moment de tourner la clef pour ouvrir la classe ; et, par dessus tout, mon "Oui, tu as raison" en réponse à cette critique éclairée d'un élève à propos du livre à étudier : "Eh M'dame, c'est trop pourri !".
Ce matin du 22 janvier, l'écœurement atteignit son paroxysme (Rétrospectivement, je peux identifier les événements particuliers qui me menèrent à ce point. J'en ferai sans doute le récit un peu plus tard). Je m'affolais de plus en plus au fur et à mesure que les chiffres se succédaient sur le réveil. Je désespérais de n'avoir pas même commencé ma semaine et d'avoir déjà hâte qu'elle prenne fin. Je trouvais à la fois pathétique et cruel de vivre selon l'adage "Un jour pousse l'autre" : vivement ce soir, vivement vendredi, vivement les vacances de février, vivement juin. Vivement... la retraite ?! Parallèlement, j'avais tellement approfondi le principe que j'en avais neutralisé les effets : il m'était devenu douloureux de rentrer chez moi le soir car ce retour annonçait le départ du lendemain matin, et au lieu de me répéter comme un mantra : "Plus que trois semaines, et on est en vacances !" je finissais par penser sincèrement : "Dans trois semaines, il ne restera plus que deux semaines avant la rentrée..." Ce temps tragiquement cyclique était devenu un monstre que je ne savais pas comment approcher. Par peur d'en manquer, je le passais à travailler dans le but de "m'avancer", et cette avance que je finissais par obtenir (jamais proportionnellement aux efforts accomplis) m'angoissait terriblement. Je craignais de gâcher ce précieux temps "libre" en accomplissant des tâches plaisantes que je jugeais trop chronophages, et je croyais en profiter davantage en regardant la télévision, c'est-à-dire en ne faisant rien, et en attendant le prochain retour au travail.
Écœurée de cette mascarade que constituait désormais ma vie, écoeurée comme une victime d'indigestion qui jure ses grands dieux que plus jamais on ne la reprendra à toucher une seule bouchée de l'aliment incriminé, je me rendis compte qu'aller au lycée ce jour-là serait au dessus de mes forces.
à suivre...