Gloubinours part au travail, et je ne profite pas de cette grasse matinée volée pour me rendormir. Non, comme il se doit, je cogite.
Je vois bien que quelque chose cloche : mon moral joue au Space Mountain, mes pensées s'assombrissent de plus en plus, je mange mal et trop, je dors mal et trop (mais jamais au bon moment). Surtout, je désespère du projet que j'ai fomenté cette nuit : à 26 ans, soit au cours de ma cinquième année d'enseignement seulement, j'ai très envie de prendre un temps partiel. Alors que ce métier a toujours été "ma vocation". Qu'en sera-t-il dans 10 ans, dans 20 ans ? En outre, alléger mon emploi du temps ne viserait même pas à accorder plus de temps à mes autres centres d'intérêt (j'ai tout oublié ou presque de ces derniers), mais simplement à me supprimer une classe de "boulets". Avoir la possibilité, la liberté, le droit de regarder un peu moins la bêtise humaine par la lorgnette de mes classes. Car c'est bien cela le problème : alors qu'au bout de quelques années, j'ai acquis suffisamment d'expérience pour asseoir mon autorité et ne jamais plus me faire "bordéliser" (selon le terme consacré dans le monde des profs), alors que la réflexion sur les problèmes de discipline en classe ne me prend plus tout mon temps, et que, selon toute logique, je devrais donc souffler un peu, eh bien non. Au contraire, ce temps gagné me laisse désormais tout le loisir d'observer la bêtise de mes élèves, leur manque d'éducation, de curiosité, de respect, de réflexion. Oh, attention, il est bien loin le temps où je m'offusquais de constater qu'à 17 ans, ils n'avaient jamais entendu le nom de Freud par exemple. Je ne prétends plus les faire tomber amoureux de la littérature, ni les réjouir lorsque je les emmène au théâtre. J'aimerais juste qu'ils apprennent à dire bonjour, à ne pas crier "Fuck you" au cours d'une représentation à laquelle ils assistent, à trouver une autre tactique de drague que "J'vais lui péter la colonne à celle-là", et, ô comble de l'utopie, à trouver un léger intérêt lorsque je leur parle, à travers les textes, de ce qui les concerne tous, à savoir, la vie.
Emmitouflée dans la couette, je poursuis l'analyse
de mon malaise. Ces constats ne sont pas nouveaux. Mais l'année
dernière encore, il me suffisait d'une seule étincelle dans l'oeil d'un
seul élève, d'un seul éclair de compréhension, d'un seul iota de
progression dans leur développement personnel, pour redonner vie au feu sacré
qui m'animait, qui me poussait à travailler toujours plus, toujours
mieux afin de trouver les bons chemins pour toucher mes ouailles. Et le feu tenait six mois au moins (ce qui est bien suffisant quand
on considère la durée d'une année scolaire...), six mois pendant
lesquels le fiel de la bêtise n'altérait en rien mon élan sacerdotal.
Aujourd'hui,
j'ai le sentiment que quelque chose s'est brisé dans cette mécanique.
J'ai pourtant, cette année, deux classes très satisfaisantes :
concernées par les enjeux scolaires (ce qui assez rare pour être remarqué),
mais également ouvertes à l'accessoire, si essentiel. Des adolescents
impatients de connaître la raison pour laquelle Tartuffe a été censuré,
ou curieux de savoir si l'épistolaire, si prisé au dix-huitième siècle,
est encore à la mode aujourd'hui. Ne vous méprenez pas, je ne suis pas
en train de vous décrire des génies ni même des jeunes avides de
culture en permanence. Ils ont à peu près tous un poil dans la main,
ont un mal fou à rédiger correctement et à intégrer les méthodes du
bac, poussent des soupirs lorsqu'il faut travailler et tiennent pour
discours officiel "Le français ça sert à rien". Pourtant, ils
se laissent prendre régulièrement au jeu de la culture, qui consiste à
s'intéresser à quelque chose qui n'a aucune utilité concrète là tout de
suite, ni même demain, ni même peut-être jamais, et qui pourtant nous
attire de façon inexplicable. Comme lorsqu'on reste figé devant un
reportage sur les colibris, leur étonnant métabolisme et leur
fascinante symbiose avec certaines fleurs.
Je n'ai donc jamais eu autant de raisons de me réjouir. Seulement, "en face", il y a mes deux autres classes. Les pré-bacs qui me renvoient leur copie à la figure parce qu'ils n'ont pas la moyenne et que c'est pas juste parce que, chuis pas une balance mais on a tous copié les uns sur les autres et normalement on devrait avoir la même note. Qui ne veulent pas sortir leurs affaires parce qu'ils viennent juste de retrouver leur sac que les copains avait piqué pour rigoler mais vous M'dam vous dites rien vous êtes bonne qu'à me dire de sortir mes affaires. Et les post-bacs qui ont trouvé une place bien au chaud au lycée, qui parlent plus fort que moi quand j'essaie de faire cours et se contre-fichent de ceux qui aimeraient écouter, mais qui parallèlement prétendent savoir ce qu'est le respect d'autrui. Qui traitent S*arkozy de f*acho mais ne se rendent pas compte qu'en tenant le rôle de parasites sociaux ils attisent eux-mêmes les rancœurs contre ceux qui ne travaillent pas plus pour gagner plus.
La dernière fois que j'ai accompagné des élèves à une sortie théâtre, cela a tourné à la catastrophe. Qu'ils n'aient pas aimé, peu importe ; que certains aient joué à la PSP pendant tout le temps de la pièce, passe encore ; mais comment tolérer, même au nom de "l'âge bête", leurs quolibets et leurs insultes ? Comme faire la discipline dans une salle obscure relève pratiquement de l'impossible, j'ai fini par me recroqueviller en position foetale pour ravaler ma honte et ma colère. Je n'ai rien vu du spectacle, j'avais de la peine pour l'artiste à qui l'on faisait subir cette mascarade. J'en ai pleuré de rage dans le car du retour. Et, après que tous les accompagnateurs sont rentrés un à un dans la salle des profs, la mine déconfite, nous avons échangé longuement notre ressentiment, notre déception : sas de décompression habituel et indispensable pour revenir indemne à la vraie vie. Ma réplique a été la suivante : "Tout cela me fait vraiment perdre foi en l'humanité".
C'était en décembre dernier. Je crois que je ne suis jamais sortie du sas depuis.
à suivre...