Journal d'une militante anti-dépressive

Le diagnostic 5 : prendre du recul

 Je ne me pose pas la question de savoir si j'aborde la réalité avec objectivité : je me laisse aller au sentiment que les cons sont en position de force (à la fois par leur nombre et par la puissance de leur connerie), tant ce que j'observe au lycée semble confirmé parce ce que j'observe partout ailleurs. Des cons à la télé, des cons dans la rue, des cons dans les magasins, des cons chez Ikea, des cons au cinéma, des cons dans les ministères, des cons des cons des cons les cons sont partout : "Vaste programme" comme disait l'autre... 

Mon métier, dont on aura compris que je le brandis comme une arme de destruction massive contre la connerie, me parait alors misérablement vain. Les quelques pauvres âmes sauvées ne suffisent plus à me redonner espoir ; au contraire, elles m'inspirent d'autant plus de pitié qu'elles sont vouées à se perdre dans la connerie omniprésente et à souffrir, elles aussi, de la vanité de leur vie. La philosophie maintes fois éprouvée et se résumant à : "Il y en a au moins un qui m'écoute" me fait doucement rire à présent. Qui accepterait une tâche qui ne ferait sortir que quelques pièces potables par an de la chaîne de production ? A-t-on déjà vu un boulanger se réjouir de faire trois bonnes baguettes sur deux cents carbonisées ? C'est sans doute là que je fais erreur, mais à l'heure actuelle, je ne considère pas que le matériau que je travaille est le français, mais l'humain. Et, sauf le respect que je dois à la langue de Molière, l'humain, c'est vraiment un matériau de merde.

Résumons : gros doute sur mon métier, jusque là passion de ma vie + perte de confiance dans la race humaine = gros malaise existentiel. Tout de même.

 Toujours au cours de cette journée du 22 janvier, avant de me rendre chez mon médecin traitant dans l'après midi, je continue à décortiquer mon esprit. Cette perte d'espoir dans la race humaine, cette impossibilité d'entendre le petit oiseau chanter au beau milieu de la grisaille ambiante... Ne sont-ce pas là les symptômes d'une incapacité à prendre du recul ??? Ah, prendre du recul... Prendre de la distance, relativiser, voir le verre à moitié plein, savourer les petits bonheurs de la vie... Et toute cette sorte d'imbécilités crasses qui reposent toutes sur le même principe : la vie est majoritairement naze, il faut donc se concentrer sur les exceptions qui confirment la règle. Comme si la vie était un gros saladier d'insipide couscous qu'il faudrait manger entièrement sous prétexte que dedans, se cachent quelques délicieux petits raisins secs. Toutes les philosophies de la vie basées sur le bon sens nous incitent à cela ; Epicure notamment, affirmait clairement que le bonheur consistait à se tenir à l'écart des agitations. Prendre du recul, se tenir à l'écart... on circule toujours dans le même registre, à savoir celui du pisse-froid résigné qui sait s'accommoder de peu. 

Ici, je bous, ma rage exulte, j'ai envie de hurler : alors c'est ça ??? La poésie, la peinture, la musique, les magnifiques paysages à perte de vue, le sourire d'un enfant, l'immensité d'une cathédrale, tout cela ne manque pas de nous faire appréhender un sentiment de "quelque chose", une plénitude, un "truc" qui ferait que la vie serait plus que la vie, et au bout du compte il faudrait apprendre à "se contenter", à "relativiser", à "prendre du recul" ??? Bon sang, mais je veux embrasser la vie moi, la boire avidement jusqu'à plus soif, me jeter dedans les yeux fermés. Je veux bouffer le couscous. Pas le manger stoïquement du bout des lèvres en faisant la grimace. Je veux de l'absolu, pas du relatif. Merde à la fin.  

À ce stade, je me rends bien compte que je ne suis pas sortie de l'auberge. Ce n'est pas en me faisant un bad trip néo-romantique que je vais aller bien mieux, j'en conviens. Les romantiques n'étaient pas reconnus comme étant des champions du développement personnel. En outre, mon petit laïus sur la passion et la vie n'est pas tout à fait nouveau : c'est le genre de chose que j'ai déjà écrit et réécrit, pour l'art, pour la beauté du geste. Une petite heure de "La vie ne vaut rien mais rien ne vaut la vie", et après je me mets au repassage en regardant Les Maternelles. Rien de bien méchant en somme. Mais là, ça ne redémarre pas, je reste bloquée en position "La vie ne vaut rien". Je me mets donc à explorer une autre piste : et si j'étais en panne ? Et si je faisais une dépression ? 

à suivre...
tin tin tin...

Vos commentaires

1 Le Jeudi 21 Fevrier 2008 à 01:38 GMT+2, par sam le herisson

Il y a 6 jours, en passant sur le petit coin de web de Monsieur Kek, j'ai eu l'heureuse surprise de voir que vous vous relanciez dans ces délicieux laïus que je trouve formidablement écris...
et depuis 6 jours, même si le sujet traité n'est pas des plus joyeux, je me délecte de vos tournures...
Je suis certainement un peu déviant... mais j'aime bien...

Je ne vais pas me lancer dans des débats philosophiques, j'en serais bien incapable, je vais donc juste vous remercier de mettre un peu de sourire à mes lèvres.

2 Le Jeudi 28 Fevrier 2008 à 00:04 GMT+2, par del4yo

t'es pas deprimee, tu as juste besoin de voyager un peu dans un pays ou les gens sont un peu moins heu

enfin un peu plus enthousiastes quoi. ha hem C'est que les Francais ne sont pas tres rejouissants en ce moment. :(

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