Lorsque j'appelai pour la première fois le docteur Lediantre, afin d'obtenir humblement un rendez-vous, je fus surprise par sa réponse : "Passez dans l'après-midi". La plupart de ses consultations se font en effet sans rendez-vous, mais, peu habituée à cette pratique, ces mots me donnèrent une impression de désinvolture qui devait, en quelque sorte, se confirmer par la suite.
Lors de cette première consultation, je fus frappée par l'absence de son regard. J'ignore s'il a un strabisme ou des culots de bouteille en guise de lunettes (je ne l'ai jamais observé au point de pouvoir le certifier), mais toujours est-il que j'ai en permanence le sentiment qu'il ne regarde rien ni personne, qu'il est ailleurs. Je ne suis pourtant pas en train de décrire un doux rêveur (ce qui, en soi, serait déjà inquiétant concernant un médecin). Le docteur Lediantre est un vieux praticien, qui parle assez fort et se répète beaucoup. Il vous demande la date d'aujourd'hui, votre nom et votre prénom pour remplir l'ordonnance de médicaments. Puis, il vous demande la date d'aujourd'hui, votre nom et votre prénom pour remplir l'ordonnance de prise de sang. Enfin, il vous demande la date d'aujourd'hui, votre nom et votre prénom pour remplir la feuille de soin. Par ailleurs, la chose la plus remarquable lors de cette première rencontre ne fut pas tant sa distraction que son étonnante capacité à me trouver réellement malade. Alors que, comme je l'écrivais hier, je venais surtout pour me plaindre d'une grosse fatigue et l'exagérer juste ce qu'il faut afin d'obtenir une permission d'un ou deux jours, il parvint à trouver sur mes amygdales le signe d'une mystérieuse infection. Il me demanda si j'avais pris ma température, je lui répondis que oui, mais que je n'avais pas de fièvre puisque j'avais 37,6 ; il rétorqua alors que ce chiffre montrait effectivement la présence d'un virus ou d'une bactérie, puisque la température normale du corps humain, c'est 37. Allons bon.
Venais-je donc de découvrir un médecin hypocondriaque par procuration ?
En tout cas, j'avais ce que je voulais : quelques jours de repos. Et même un peu plus : de la compassion. "Vous faites quoi comme métier ?" me demanda-t-il.
Que quiconque me pose cette question, et, à coup sûr, je réponds avec le ton que j'emploierais si je devais dire "policier", "contrôleur des impôts", "huissier", ou encore "astronaute", "présentatrice de télévision" ou "mannequin". C'est-à-dire avec une ironie plaintive dans la voix, et un air qui chante à qui veut l'entendre : "Eh oui, j'avoue, mais que voulez-vous ma bonne dame, on choisit pas ses parents on choisit pas sa famille, mais soyez pas trop jalouse mademoiselle chante le blues". En général, cela tombe à plat. Il y a en effet un monde entre le pillier du café du commerce prêt à vous clouer au pilori pour cause de fonctionnariat, et les gens normaux. Je me souviens en particulier d'un auto-stoppeur que nous avions embarqué en descendant vers l'Italie, et qui décida d'engager la conversation en nous demandant, avec beaucoup de discernement, si nous partions en vacances. Lorsqu'il s'enquit de ce que nous faisions dans la vie, je fis retentir dans l'habitacle un rire de gorge absolument ridicule, et m'écriai : "Han, mais ça c'est le truc qu'il ne faut pas nous demander, vous allez être dé-goû-té !", songeant à l'envie que peuvent susciter nos nombreux congés scolaires. Lorsque je lui révélai la raison de cet avertissement, il me répondit, sans sourciller le moins du monde : "Bah quoi ? Moi, je suis instit." Eh oui, j'exerce un métier normal, et je ne suis pas exactement la seule. Mais des tas d'éléments me donnent quotidiennement l'impression d'être une extra-terrestre, voire un être de l'au-delà, et c'est pourquoi je m'attends toujours à déclencher une myriade d'émotions lorsque j'aborde le sujet.
Dans le cabinet médical, mon attente ne fut pas déçue. "Oh, ma pauvre, mais c'est que ce n'est pas facile ça, avec tous ces sauvages... Et puis en plus, vous, vous ne pouvez jamais partir en vacances hors-saison !!!". Alors, celle-là, on ne me l'avait jamais faite. Voilà : première consultation au hasard et j'étais tombée sur le médecin-ami des profs. Depuis, une de mes "running-jokes" préférées en salle de travail est "Mais va donc voir le docteur Lediantre !!!", lancé à chaque fois qu'un collègue avoue des fantasmes de vacances anticipées. Ou à chaque fois qu'un collègue a les cernes qui lui tombent sur les genoux.
Mais au-delà de la plaisanterie, quelques unes de mes connaissances sont effectivement allées le voir. Leurs témoignages ont contribué à compléter le portrait de cet étrange personnage. À un ami venu chercher un certificat médical, il demanda : "Vous n'avez aucun problème médical, type SIDA ou autre ?". Alors qu'il prenait la tension de ma voisine, il lut : "Zéro...". Et ajouta, au bout de quelques secondes tout de même : "Mmmmhh, non, ça ne doit pas être ça". Plus ennuyeuses sont les erreurs de diagnostics, heureusement rectifiées par des spécialistes par la suite. Plus inquiétantes sont les réactions des pharmaciens levant les yeux au ciel devant les ordonnances listant des médicaments... qui n'existent plus. Pour soigner des migraines, il me prescrivit un jour ce qu'il appelait lui-même "un remède de cheval", reposant sur l'association de deux substances différentes. À la pharmacie, on m'avertit : "Surtout, vous ne prenez pas les deux en même temps hein..."
À suivre...