Journal d'une militante anti-dépressive

Le diagnostic 12 : l'ennemi dans la glace

 
Et puis il y a le trajet. Il y a ce que j'ai le plus de mal à raconter. Parce que j'en ai honte, parce que j'en ai peur, parce que j'ai peur que cela fasse peur. Et pourtant, c'est là, ou c'était là. Et pas pour la première fois.   
Cela fait partie de l'histoire, du processus. Même si c'est d'un banal... 
 
J'ai environ 35 minutes de trajet en voiture à effectuer. Un petit quart d'heure de routes de campagne avant de rejoindre la nationale. Je mets L'ennemi dans la glace chanté en duo par Alain Chamfort et Vincent Delerm sur mon lecteur CD. Je sais que c'est idiot à plus d'un titre : cette magnifique chanson ne peut objectivement que plomber mon moral déjà mortellement touché ; le texte traite globalement du mal être, certes, mais, moi, je ne reconnais pas chaque soir mon pire ennemi dans ce miroir ; et enfin, quel est ce besoin ridicule de systématiquement accorder la musique que j'écoute à mes états d'âme comme si je cherchais à composer la B.O. de ma vie ?    
Je ne sais pas, mais c'est un besoin. 
Je me rends chez mon médecin en respectant les limitations de vitesse, mais je ne prends plus les virages à cinquante comme dans les débuts de ma carrière de conductrice (i.e. : février 2006). J'ai même compris, toute seule (et peut-être un peu aidée par mes souvenirs de La route en direct, l'émission où un androïde coiffé au Pento ® donne des conseils de prudence pour la route : ne vous endormez pas au volant, boire ou conduire il faut choisir, l'espérance de vie d'un piéton sur l'autoroute est de vingt minutes, etc), qu'après avoir ralenti pour aborder un virage, il fallait accélérer légèrement une fois dans le virage. Eurêka.    
Je me rends chez mon médecin en serpentant dans la campagne, je tourne le volant comme on me l'a appris, en inclinant seulement dans les petites courbes, en croisant les mains dans les tournants. Je tourne et je vire, je penche d'un côté et de l'autre en cédant à la force centrifuge même si elle n'existe pas. Autour de moi, il y a des champs, de hautes herbes, des arbres, des fossés. 
Et, au moment du refrain, une envie de tourner le volant plus qu'il ne faut.  
 
Je n'ai jamais voulu me supprimer. Enfin, jamais vraiment. La raison en est simple et logique : même si je souffre, même si j'en arrive à la conclusion que tout n'est qu'illusion sur cette terre et que rien n'a de sens dans cette vie, il reste une chose que je ne peux pas anéantir, ce sont les sentiments d'autrui. Même si j'en arrive à considérer qu'ils ne sont qu'illusions eux aussi, ou, tout au plus, les produits d'une réaction chimique et électrique du cerveau humain, je ne peux retirer à autrui le droit d'y croire fermement. Après tout, j'y croyais encore moi-même il y a quelque temps. Or, je sais que certaines personnes éprouvent des sentiments pour moi, et je ne veux pas leur infliger ma perte. Je ne veux infliger à personne la perte d'une fille, d'une sœur, d'une amie ou d'une petite amie, surtout dans des conditions pareilles.    
J'ai donc tout à fait conscience de ne pas avoir de vraies pulsions suicidaires : celles-ci, à mon humble avis, ne s'embarrassent pas de telles précautions... 
 
Enfin, je n'en sais rien après tout. Je ne suis personne pour dire ce que doit ou ne doit pas être une "vraie" pulsion suicidaire, une pulsion suicidaire A.O.C. Et s'il y a bien un domaine où je veux prendre garde à n'énoncer aucun cliché, aucun préjugé, c'est bien celui-ci ; à la fois par respect par les personnes concernées, et par humilité également (donc par orgueil peut-être ? celui qui consiste à ne pas prendre le risque de se tromper ? Vaste autre sujet...). Je ne cherche qu'à raconter ce que j'ai éprouvé. Voilà. Et lorsque j'ai éprouvé ce genre d'idées noires (selon la périphrase consacrée), cela a toujours été accompagné de cette certitude de ne pas vraiment vouloir me supprimer. Peut-être que cette certitude n'est qu'une autre façon de ne pas entériner ma souffrance ; peut-être n'est-elle qu'une autre manifestation de mon orgueil qui cherche à m'éviter les moqueries : "Pfff, l'autre, elle se croit suicidaire alors que tout ce qu'elle cherche c'est se rendre intéressante". 
 
À  suivre...
 

Vos commentaires

1 Le Samedi 12 Avril 2008 à 10:57 GMT+2, par Saskia

Pour avoir connu une vrai suicidée, je crois que la différence entre toi et elle c'est qu'elle ne pensait pas à ses proches comme des personnes qui l'aimaient, puisqu’elle ne se pensait pas digne d’être aimée. Au contraire, elle allait les débarrasser de sa présence.

2 Le Samedi 12 Avril 2008 à 11:06 GMT+2, par Human.Target

Je sens que ce post ne va pas déchaîner des trombes de commentaires (c'est un peu angoissant, ce que tu racontes, et tout le monde n'aura pas forcément envie d'y aller de son petit conseil, de sa boutade, ou de son expérience personnelle) Il n'empêche que tu démontre de manière tout à fait exemplaire la nocivité de Vincent Delerm. Couplé à Alain Chamfort, sa puissance négative devient tout à fait démoniaque, fais gaffe quand même... bref, voilà ce que je voulais dire :
Qui n'a jamais eu cette idée, au volant de sa voiture, cette pensée dingue : et si je tournais le volant un grand coup ?... et si je pilais sur l'autoroute ? ... et si j'ouvrais la portière ?...

L'automobile met notre corps dans des situations où un simple geste peut nous garantir une fin nette et sans bavure (enfin si, avec beaucoup de bavures...), plus efficace que n'importe quelle surconsommation de médicaments. Un coup de volant au delà d'une certaine vitesse et bang, plus rien... sauf "coup de chance" qui fait la joie des vendeurs de fauteuils roulants et autres appareils respiratoires.

Après, tu dis "envie", et non pas "pensée", ou "idée"...

3 Le Lundi 14 Avril 2008 à 12:27 GMT+2, par Mushroom

J'aurais peut-être dû fermer les commentaires pour ce billet-ci, ça aurait évité à quelques uns le malaise qui consiste à se dire "Aïe, j'ai pas envie de dire quoi que ce soit mais en même temps ça fait une semaine que je commente à chaque fois donc là ça va se voir que ce billet me rend mal à l'aise". Moui. Et après ?

J'ai tout à fait conscience d'aborder un sujet délicat, parce qu'angoissant, comme le dit tout simplement HT. Cette conscience s'assortit d'une vague impression de ne pas vraiment avoir le "droit" d'aborder le sujet, puisque je ne suis ni une "vraie" suicidée (tant mieux hein), et que je n'ai jamais fait de "vraie" tentative de suicide. Mais flûte : voilà ce que j'ai ressenti, et voilà comment je l'ai vécu : mal. Moi qui aime tant la vie, comment et pourquoi en suis-je arrivée à de tels élans morbides ? Ils m'ont fait mal ces élans morbides, seulement par leur existence, peu importe qu'ils aient été petits, faux, ou non efficients. Ils m'ont fait mal, c'est tout.

HT, je suis quand même contente que tu parviennes à y aller de ta petite boutade. N'empêche, le coup de Vincent Delerm, c'est un peu petit hein. Quant à ce que tu évoques sur l'appréhension de la mort due au simple fait d'être dans une automobile, je vois tout à fait ce que tu veux dire (cool). C'est la même chose au bord d'un pont, d'une falaise, ou même d'une route où de gros camions passent, au bord d'une voie ferrée ou du métro aussi. Au bord... Effectivement, ce n'est qu'une façon de vivre notre condition humaine définie par la conscience de notre mort inévitable.
"Après", comme tu dis, on comprend aussi que ce n'est pas tout à fait cela que je raconte. Ou alors, là encore, ce n'est qu'une question de dosage, d'intensité. Alors disons que j'ai remarqué ce jour-là que je pensais différemment à tourner le volant un grand coup. Et je n'ai pas du tout aimé ce "différemment".

4 Le Mardi 15 Avril 2008 à 18:04 GMT+2, par *******

un commentraire ? OUI ! (j'ai fait un Bac S !)

NON ... n'essayez pas de comprendre pourquoi la force centrifuge n'existe pas, si vous ne vous êtes pas d'abord demandé des trucs beaucoup plus interessants comme "est ce qu'une force existe ? (ou: c'est quoi une force ?) ".
Mushroom le pseudophysicien auquel tu fais l'honneur de consacrer un lien attribue à l'Univers des Buts, aux objets des Volontés, aux forces des Desseins : " Le caillou ne veut qu'une chose au moment où aucune force n'intervient (la corde) c'est de respecter sa propriété d'aller en ligne droite " G L O U P S ...

Donc soit tu viens de trouver une faille temporelle dans le cyberspace et tu as craqué le site perso de louis XIV, soit pour une fois ton lien n'est pas top ...

Mais puisqu'il me reste beaucoup de place et que la critique est facile, on peut si tu veux essayer tout de même de défendre ta non existence de la force centrifuge :

La physique ne fait qu'un chose : essayer de schématiser le monde perçu par des mécanismes hors le monde, de façon optimale.
Elle n'y parvient jamais parfaitement, mais parfois efficacement.
Le concept de force n'est pas clair.
Et il n'a pas besoin de l'être si on l'utilise exclusivement dans le cadre du prinicipe selon lequel la somme des forces appliquées à un objet ponctuel est l'accélération de cet objet ( en gros l'évolution de sa vitesse, en moins gros la dérivée seconde de la fonction position de R dans R^3).
Et là il y a bien accélération (la direction du vecteur vitesse change sinon l'objet irait en ligne droite), et cette accélération est dirigée VERS le centre, c'est pourquoi on devrait l'appeler centripète (vers le centre) et non centrifuge (qui fuit le centre).

Et pour ceux qui n'ont pas suivi mon conseil et ont cliqué sur le lien de Mushroom ? ... et si on coupe la corde ?? et bien aucune force n'est plus appliquée à l'objet, donc son accélération est nulle, donc son vecteur vitesse est constant (ben oui dérivée nulle, fonction constante...) et comme le vecteur vitesse est géométriquement tangent à la courbe de déplacement (si vous n'etes pas tout à fait d'accord c'est que vous etes forts, mais ici il n'y a pas de point critique donc no souci) l'objet se déplace donc selon la tangente au cercle décrit.

Inutile donc d'expliquer que l'objet veut etre attiré par la force créatrice de l'univers pour resister courageusement à l'amour des frottements...

Si tu as lu jusqu'ici, tu es courageux et j'espere que Mushroom le sera autant que toi.

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