Journal d'une militante anti-dépressive

Pause : les professeurs sous pression ? 2/2


Ensuite, lorsqu’on « entre en professorat », c’est rarement animé par un état d’esprit dilettante. C’est rarement en prenant ce métier comme un job alimentaire. Cela arrive, certes, et cela donne (à mon avis) les professeurs laxistes, je-m’en-foutistes que vous avez parfois croisés au cours de votre scolarité (et moi au détour d’un casier dans la salle des profs…), ceux qui sèchent régulièrement quelques heures de cours avec la complicité des élèves (qui eux sont contents, mais peu respectueux de ce genre d’individu). J’ai pour ma part choisi ce métier dès l’année de la sixième ; je me suis éloignée de ce choix au lycée, lorsque j’ai constaté que mes camarades se contrefichaient pas mal des cours de français et que j’ai pressenti que cela serait trop éprouvant pour mon moral. Je me suis pourtant dirigée vers les études de Lettres, c'était l’évidence. Puis, j’ai eu l’occasion de faire passer des oraux blancs à des lycéens, et ce fut la vraie révélation.

Alors que, petite, je rêvais de ce métier par amour pour la littérature, j’ai découvert qu’il y avait encore plus passionnant que la littérature : la partager. Je suis tombée amoureuse de la diversité des élèves, de la diversité de leurs réactions face aux textes. Et surtout, surtout, je me suis sentie exister pleinement lorsque j’ai commencé à les conseiller, à tenter de les faire corriger leurs réponses, mais tout en subtilité, pour qu’ils convoquent leurs propres savoirs et savoir-faire et non pas pour remplir des vases vides (je vous vois vous esclaffer en vous écriant que ce jeu de devinette-là, vous le connaissez bien et qu’il n’y a pas plus agaçant. Détrompez-vous, quand c’est bien fait, c’est l’essence de la pédagogie). Bref, je me suis sentie pleinement exister lorsque j’ai commencé à enseigner. Un délire du type « Voilà pour quoi je suis faite », voire, « Voilà pour quoi je suis sur Terre ». Je sais très bien qu’à l’époque, je pataugeais un peu trop dans le cercle des poètes disparus, mais il faut bien un idéal pour commencer, et pour savoir vers quelle direction aller…

Mais lorsque je suis « entrée en professorat », j’étais justement animée d’énormément de préjugés à propos des professeurs. Je crois même que j’aurais pu être la chef de gang du café du commerce (en même temps, le vrai chef de gang était mon propre père). Je reprenais ses litanies avec ferveur, et je criais haro sur les grèves de l'EN à répétitions, absolument inacceptables alors même que les profs bénéficiaient et de la sécurité de l’emploi et de salaires mirobolants (gloups). Et je ne concevais pas qu’on puisse se démoraliser en exerçant ce métier : après tout, il suffisait de faire des choses intéressantes avec les élèves intéressants et de laisser les autres agoniser dans leur médiocrité blablabla… Par conséquent, en commençant ma « carrière », mon premier objectif était d’être l’exact opposé du prof tire-au-flanc. Cet objectif s’est alors confronté à la réalité décrite précédemment, et c’est ainsi que j’ai commencé à mettre sur mes épaules une pression excessive.

En plus clair : je voulais prouver à mon père que je ne faisais pas partie de la (je le cite) « race des fonctionnaires à exterminer ». Et lorsque mon père n’était pas dans les parages, il suffisait d’entendre les autres membres du gang pour me rappeler ses grands principes.

On pourra me rétorquer : « Bon, soit, tu t’es mise à bosser énormément pour faire mentir les préjugés. Mais cela n’explique pas pourquoi tu ne laisses pas les élèves médiocres de côté… Tu te prendrais moins la tête non ? ».

Eh bien, ça ne fonctionne pas du tout ainsi.

Premièrement, les élèves « médiocres » constituent la majorité de mes élèves. Cela n’aurait aucun sens de les laisser de côté, il n'y aurait plus personne au milieu ; ils sont justement mon public, ma matière de travail. Ensuite, on comprend vite que la plupart ne sont pas « médiocres » par un goût assumé de l'oisiveté. Certains ne fichent rien parce qu’ils ont peur de l’échec. D'autres n’ont pas les bases nécessaires à l’entrée en seconde mais se retrouvent quand même en seconde. D'autres encore ont bien d’autres problèmes à régler que leur bulletin de notes. Et d'autres enfin n’ont pas reçu l’éducation parentale qui leur aurait appris qu’on ne peut pas tout le temps se permettre de se faire plaisir pour atteindre un objectif. Attention, je ne suis pas en train de dresser un portrait qui chercherait à attirer la compassion pour ces pauvres ouailles (le fait est que je parle rarement d’eux en des termes si indulgents…). Je tente juste d’expliquer pourquoi je suis passée de « Je n’ai qu’à les laisser dans leur m… » à « Voilà mes élèves, je dois les faire progresser ». Je pensais que mon métier allait consister à partager la culture avec ceux qui le voudraient ; je me suis rendue compte qu’il s’agissait en réalité d’endiguer la médiocrité d’une partie de la société. Et ce n’est pas rien comme mission.

 

C’est une mission qui nécessite forcément une certaine pression.

 

P.S. : je pourrais aussi parler de la pression dûe au rapport conflictuel avec les élèves, ou comment supporter de se faire regarder de haut par des adolescents boutonneux (au sens propre comme au sens figuré). Je pourrais également insister sur l'impression que j'ai que tout le monde observe et juge les professeurs, au point que j'ai parfois envie de vivre la tranquillité d'une boulangère ou d'un garde-forestier (tranquillité au niveau "préjugés" j'entends). Mais il se peut fort bien que je revienne sur le sujet à l'avenir... Vous en doutiez ? 

P.P.S. : dans mon ancien blog, j’avais écrit trois posts sur la difficulté de gérer la discipline dans une classe, à partir d’une anecdote. Ils expliquent également, d’une autre manière, pourquoi ce métier peut être si oppressant.

Vos commentaires

1 Le Mardi 15 Avril 2008 à 18:07 GMT+2, par Isis

Les paroles de ton père ne m'étonnent pas... Même si je ne les partagent pas. Et les clichés des fonctionnaires, je connais bien : moi dans la territoriale et un frère à la DDE, faut assumer...
Mais juste un petit mot pour te dire que je comprends pleinement ton point du vue et que je suis contente qu'il y ait tout de même des profs comme toi, avec une idée du professionnalisme et le plaisir de faire son métier.

2 Le Mardi 15 Avril 2008 à 20:39 GMT+2, par Mushroom

Isis : le mot "plaisir" n'est pas toujours au rendez-vous, mais je vois ce que tu veux dire. Et des profs qui font leur job du mieux qu'ils peuvent, crois-moi, il y en a beauuuuucoup.

3 Le Vendredi 18 Avril 2008 à 09:52 GMT+2, par Isis

Très honnêtement, je n'en doute pas une seconde. J'en ai quand même eu des très bons dans le lot.

4 Le Samedi 19 Avril 2008 à 18:05 GMT+2, par Saskia

A ceux qui me disent que les profs ont bien de la chance avec toutes ces vacances, qu'on se la coule douce, etc. je réponds: "bah, passe les concours et comme ça tu pourras en profiter toi aussi". Et là ya plus personne...

5 Le Mardi 13 Mai 2008 à 19:43 GMT+2, par Sylvain

Oui c'est vrai qu'il y a des croisé(e)s qui sillonnent les bahuts de France et de Navarre.Souvent au détriment de leur vie privée, souvent pour se rassurer sur leur valeur, parfois pour éviter de s'interroger sur eux-mêmes.C'est vrai également que dans ce métier, le professeur est souvent le seul juge de son travail et que le travail d' enseignant est par définition un métier impossible comme le disait cet obscur psychiatre Viennois ( bien oublié depuis).Oui il est facile de n'être pas satisfait et de vouloir faire mieux , encore mieux, toujours mieux.
Là aussi , l'équilibre est à trouver, l'imperfection à admettre.
Et c'est un vrai travail sur soi et peut-être le début de la sagessse ?
Enfin je dis haut et fort qu'on peut être fier d' enseigner ( sans se sentir obligés de faire un chemein de croix )

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