Journal d'une militante anti-dépressive

Le diagnostic 14 : la consultation, enfin !

 
Dans la salle d'attente, je continue à me demander si "ça va passer". Je ne me suis pas maquillée : j'ai donc forcément une petite mine, mon teint est forcément blanc-fluo (mon atout maître pour me faire porter malade sans avoir besoin de prendre une voix chevrotante). Je dois avoir les yeux encore un peu rougis par mon récent tête à tête avec Alain Chamfort dans la voiture. A priori, je n'aurai donc pas beaucoup d'efforts à faire pour signifier que je vais mal.

Le docteur Lediantre me fait entrer, me fait asseoir de façon très traditionnelle, et me lance son très traditionnel "Comment ça va ?" Et là, par totale suprise, une salve de sanglots hoquetants s'empare de moi. À peine le temps de bredouiller "Non", que démarrent les grandes eaux de Versailles. Je renifle, je vois flou à travers mes larmes, je sens mon visage se crisper à chaque montée lacrymale. "Ça va mal" dis-je, ou plutôt, "Ça va maaâhaaâal". Je raconte que c'est le boulot, que je n'en peux plus, et je précise bien vite que ce n'est pourtant pas particulièrement le bazar dans mes classes, que ça se passe même plutôt bien (car, orgueilleuse même au cœur de la tempête, je refuse d'être confondue avec une enseignante "bordélisée" de base, qui se réfugie dans le Lexomil® et le Prozac® à défaut d'autres voies pédagogiques), c'est juste que.

Que ce travail est ingrat, que les élèves sont affreux bêtes et méchants, qu'on n'a aucune reconnaissance, plutôt seulement un immense mépris de la part de la majeure partie de la population.
 
Le docteur Lediantre étant le seul être humain de ma connaissance à plaindre les pauvres professeurs parce que ô râge ô désespoir ils ne peuvent jamais partir en vacances hors-saison, c'est donc avec une empathie évidente et attendue qu'il accueille ma tristesse. Mais même si je commence à le connaître, lui continue de me surprendre : "Bah oui, mais que voulez-vous, avec tous ces sauvages !? C'est normal que vous n'en puissiez plus... Allez, je vous mets en dépression !"
 
Je souhaiterais ici que le lecteur saisisse toute la signification, toute l'ironie, toute la poésie même, que ces quelques mots recèlent. "Je vous mets en dépression". Il n'a pas dit "Vous êtes en dépression", "Je vous diagnostique une dépression" ni même "Je vous déclare en dépression" qui aurait encore appartenu au bon sens le plus partagé, non. "Je vous mets en dépression".  Comme si la dépression n'était pas une maladie, comme si elle n'en avait jamais été une, mais plutôt une étiquette dont les médecins omnipotents disposent à leur guise pour identifier certains malades de l'âme... Non, même pas une étiquette : "je vous mets en dépression", cela veut dire : "Par mes seuls mots, j'ai le pouvoir de vous mettre dans un état mystérieux qui ouvrira la voie à un repos et à une chimie autrement inaccessibles... Je suis un Chaman, je suis le Verbe, je suis Dieu." Rien que cela. 
 
Bon. Je sais très bien qu'il ne s'agit que d'un télescopage maladroit et Lediantresque entre l'expression "je vous mets en arrêt maladie" et "vous faîtes une dépression". Mais tels les surréalistes, je crois à la poésie et à la vérité cachées, à la beauté de l'arbitraire, au sens du hasard. Et, plus prosaïquement, aux lapsus révélateurs. Et là, sans le savoir, mon médecin venait d'en faire un qui représenterait à lui seul tout mon questionnement à venir sur la réalité de mon soit-disant état dépressif...  

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