L'ordonnance
Par le passé, une fois, j'ai tenu entre mes mains une ordonnance d'anti-dépresseurs. C'était du Zoloft ® prescrit par un médecin généraliste tout à fait compétent, lui. Mais c'était quand même du Zoloft ® qu'on prescrit comme on colle une rustine sur un vieux pneu crevé. En l'occurence, j'étais le vieux pneu : je me débattais en vain au beau milieu d'une rupture amoureuse, que j'avais moi-même initiée pour cause d'épuisement des stocks de sentiments. L'inventaire était sans appel, mais je persistais à le faire et le refaire. Je ne l'aimais plus, mais je refusais cette idée. Je ne voulais pas qu'on se quitte, mais je ne voulais pas qu'on continue. Conflit logiciel, multitâches en panne, mon cerveau buggait complètement. Alors que j'avais toujours été douée pour analyser les situations et en tirer le meilleur parti, mes raisonnements tournaient à vide. "Vous n'êtes plus lucide, je vous prescris ce médicament pour vous aider à prendre du recul". Ah, le fameux recul... À croire que le secret des gens heureux réside dans leur propension à regarder la vie comme on fixe un tableau dans un musée tout en s'en éloignant, en prenant des airs inspirés et en se grattant un peu le menton.
Cette fois-là, la prescription se révéla très efficace. Mais seule l'ordonnance suffit. Je n'étais pas passée par la pharmacie et j'étais rentrée directement chez moi. En lisant et relisant le mot "Zoloft" ®, agressif et sournois avec son Z et ses faux airs de grand appartement confortable et lumineux, je me "ressaisis". Je repris toutes mes billes et les rangeai dans les bonnes boîtes. J'arrêtai alors de refuser l'inévitable, et commençai à en tirer les conclusions qui s'imposaient. En quelques minutes, je me mis à aller mieux. La perspective d'en être arrivée au point qu'on me prescrive des substances chimiques suffit à me remettre sur le "droit chemin". Je ne fus que plus convaincue par le bien fondé de ma décision de ne pas prendre ce médicament lorsque, plus tard, je le rencontrai à nouveau sur la table de nuit d'un petit ami. Ce dernier était maniaco-dépressif.
Cette année, il faut croire que c'était différent. Être allée immédiatement à la pharmacie, remettant la décision de prendre ou ne pas prendre ces pilules à plus tard est déjà assez révélateur d'un tout autre état d'âme. Et puis, même en relisant l'ordonnance, même en décortiquant les boîtes et les notices une fois arrivée chez moi, le déclic de jadis ne se fait pas ; j'attends le "Oh mon dieu mais tu te rends compte que tu as des anti-dépresseurs entre les mains !? Allez ma grande, ressaisis-toi !" suivi d'une joyeuse danse champêtre parmi les arbres et les fleurs accompagnée d'un chant louant le don de la vie... Mais rien ne vient.
Non. Tout est aussi flou et nauséeux qu'avant ; j'ai juste des boites de médicaments entre les mains ; je ne sais pas encore si je vais les prendre ; mais je sais que c'est une possibilité.
Question : Lexomil®, Atarax®, Effexor®, Zoloft®, Prozac®... Mais qui invente les noms de ces médicaments ? Réponse de Moyen : des gens qui sont drôlement forts au Scrabble® en tout cas.
Par mushroom, Mercredi 30 Avril 2008 à 00:00 GMT+2 dans Accueil (article, RSS)



