Journal d'une militante anti-dépressive

L'ordonnance

En fait, je m'en fiche de ces deux élèves. J'ai juste le temps de les reconnaître, de les associer à leur classe, de me souvenir qu'il s'agit d'une de mes deux pires classes de l'année, et enfin de penser qu'ils vont peut-être comprendre ce qui m'arrive. Et encore, ils vont sans doute supposer que j'ai appris une nouvelle traumatisante quelconque. Mes yeux rougis, ma pancarte clignotante et moi passons devant eux en leur disant rapidement "Bonjour". En temps normal, je me serais arrêtée, leur aurais demandé s'ils m'ont attendu longtemps, si on a fini par les prévenir, les aurais avertis que ce n'était pas la peine de venir à 8h00 jeudi prochain... Là, je m'en fiche. 
 
Je m'en fiche et je les hais en même temps. Je ne les hais pas particulièrement, je ne leur accorde pas cet honneur-là, non : je les hais comme je hais tous les élèves de cette classe, et tous ceux de mes autres classes, et tous ceux que je n'ai pas en classe, et les collègues aussi, et l'administration, et le rectorat, et l'éducation nationale, et puis surtout tous les individus laids et idiots que je croise dans la rue en rejoignant ma voiture. Oui, dans mon sac, j'ai de l'Effexor® : et alors* ? Vous l'avez bien cherché non...
 
 
*Voilà une possibilité de reconversion professionnelle : publicitaire pour les laboratoires pharmaceutiques...

 

Par le passé, une fois, j'ai tenu entre mes mains une ordonnance d'anti-dépresseurs. C'était du Zoloft ® prescrit par un médecin généraliste tout à fait compétent, lui. Mais c'était quand même du Zoloft ® qu'on prescrit comme on colle une rustine sur un vieux pneu crevé. En l'occurence, j'étais le vieux pneu : je me débattais en vain au beau milieu d'une rupture amoureuse, que j'avais moi-même initiée pour cause d'épuisement des stocks de sentiments. L'inventaire était sans appel, mais je persistais à le faire et le refaire. Je ne l'aimais plus, mais je refusais cette idée. Je ne voulais pas qu'on se quitte, mais je ne voulais pas qu'on continue. Conflit logiciel, multitâches en panne, mon cerveau buggait complètement. Alors que j'avais toujours été douée pour analyser les situations et en tirer le meilleur parti, mes raisonnements tournaient à vide. "Vous n'êtes plus lucide, je vous prescris ce médicament pour vous aider à prendre du recul". Ah, le fameux recul... À croire que le secret des gens heureux réside dans leur propension à regarder la vie comme on fixe un tableau dans un musée tout en s'en éloignant, en prenant des airs inspirés et en se grattant un peu le menton. 
Cette fois-là, la prescription se révéla très efficace. Mais seule l'ordonnance suffit. Je n'étais pas passée par la pharmacie et j'étais rentrée directement chez moi. En lisant et relisant le mot "Zoloft" ®, agressif et sournois avec son Z et ses faux airs de grand appartement confortable et lumineux, je me "ressaisis". Je repris toutes mes billes et les rangeai dans les bonnes boîtes. J'arrêtai alors de refuser l'inévitable, et commençai à en tirer les conclusions qui s'imposaient. En quelques minutes, je me mis à aller mieux. La perspective d'en être arrivée au point qu'on me prescrive des substances chimiques suffit à me remettre sur le "droit chemin". Je ne fus que plus convaincue par le bien fondé de ma décision de ne pas prendre ce médicament lorsque, plus tard, je le rencontrai à nouveau sur la table de nuit d'un petit ami. Ce dernier était maniaco-dépressif. 

Cette année, il faut croire que c'était différent. Être allée immédiatement à la pharmacie, remettant la décision de prendre ou ne pas prendre ces pilules à plus tard est déjà assez révélateur d'un tout autre état d'âme. Et puis, même en relisant l'ordonnance, même en décortiquant les boîtes et les notices une fois arrivée chez moi, le déclic de jadis ne se fait pas ; j'attends le "Oh mon dieu mais tu te rends compte que tu as des anti-dépresseurs entre les mains !? Allez ma grande, ressaisis-toi !" suivi d'une joyeuse danse champêtre parmi les arbres et les fleurs accompagnée d'un chant louant le don de la vie... Mais rien ne vient. 

 

Non. Tout est aussi flou et nauséeux qu'avant ; j'ai juste des boites de médicaments entre les mains ; je ne sais pas encore si je vais les prendre ; mais je sais que c'est une possibilité.  

 

Question : Lexomil®, Atarax®, Effexor®, Zoloft®, Prozac®... Mais qui invente les noms de ces médicaments ? Réponse de Moyen : des gens qui sont drôlement forts au Scrabble® en tout cas. 

Vos commentaires

1 Le Dimanche 11 Mai 2008 à 00:53 GMT+2, par MitlaMit

J'aurais plutôt dit que c'était de piètres joueurs qui inventaient ces noms, histoire de se créer des opportunités :

"Mais si, ça existe, c'est mon patron qui a le breveeeet !"

2 Le Mardi 13 Mai 2008 à 23:04 GMT+2, par moyen

C'est pas ma blague qui fait un bide, c'est toi qui raconte mal.

3 Le Vendredi 16 Mai 2008 à 23:30 GMT+2, par Isis

Rien à voir mais un petit questionnaire traine en ce moment sur les blogs sur nos habitudes culinaires. Je ne pouvait pas te louper, rapport au fait que tu es née d'un papa très bon cuisinier...

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