Immédiatement après avoir obtenu mon rendez-vous,
je préparai ce que j'allais dire comme on prépare un exposé.
Documentation et sources (je comptais citer l'article d'André
Comte-Sponville trouvé dans le Sciences et Avenir), structure (mon malaise vis-à-vis de mon travail
pouvait s'exposer en trois points : frustration due aux élèves, révolte face au fonctionnement du système éducatif, désespoir en réaction aux commentaires de l'opinion publique), et formulation (Parodie du titre du film d'Ettore Scola, l'expression "Affreux, bêtes et méchants"
représentait assez bien l'image que j'avais des élèves... le côté
"sale" en moins, restons corrects tout de même ! ). L'idée était avant
tout de présenter mes problèmes et questions de la façon la plus juste
possible, mais je ne me faisais pas d'illusions sur moi-même et ma
relation tumultueuse avec Narcisse : plus ou moins consciemment, je
songeais à apparaître comme une patiente "de qualité" à ce nouveau
praticien.
Les jours passant, la bonne humeur
reprenant le dessus en même temps que le soleil, je cessais progressivement de prendre cette consultation comme un examen oral, et je m'y rendis finalement sans rien attendre de très précis - hormis l'avis d'un vrai spécialiste sur mon ordonnance, ainsi que,
éventuellement, un début de piste pour mieux vivre les affres de mon travail.
En entrant dans la salle d'attente, je sus tout de suite qu'elle ferait l'objet à elle seule d'un paragraphe de blog...
Sans bien en identifier les raisons de prime abord, je sens immédiatement que je ne suis pas dans la salle d'attente d'un généraliste, ni dans celle d'un dentiste, ni même dans celle d'un proctologue : je suis bien chez le psy. J'y regarde de plus près, et je me mets à analyser les divers éléments qui m'entourent. Premièrement, des fauteuils tapissés se dégage un aspect cossu inhabituel (et contrastant avec les traditionnelles chaises pliantes) qui, au lieu de me souhaiter la bienvenue comme escompté sans doute, semblent me signaler que se faire soigner l'esprit est un luxe et que, par conséquent, je vais devoir casquer. Ces fauteuils ne sont qu'au nombre de trois : ici, on ne pointe pas comme à la sécu, on ne se fait pas soigner sa rhinite en sandwich entre une hémorroïde et une otite, non ; ici, on prend son temps et on en a au minimum pour une demi heure incompressible. Les objets de décoration quant à eux restent muets, dans le sens où je ne parviens pas à leur attribuer un sens relatif à la psychiatrie : au sol, des camélias artificiels ignoblement défraichis dans un panier en osier (lorsque je vois ce genre de spectacle, je pense toujours que pour en arriver là, il a fallu qu'un individu, un être humain doué de conscience donc, à un moment donné, se dise sciemment :
"Tiens, si je mettais des camélias artificiels dans un panier en osier par terre, ça fera joli..." C'est précisément cela, plus que le résultat lui-même, qui me laisse pantoise...) ; aux murs, des posters et des affiches représentant des bas-reliefs moyenâgeux ou bien
la ville de Conques. Une de ces affiches date... de 1992 ! Les camélias ont donc certainement seize ans eux aussi. Finalement, la seule information que camélias et caillasse me procurent porte sur le manque probable de jeunesse et d'éclectisme de mon futur médecin.
Mais ce qui s'avère être l'élément le plus original est sans nul doute la musique émanant des deux enceintes posées au sol. Je n'ai jamais vu cela dans aucune autre salle d'attente. Les notes très douces jouées au piano m'évoquent d'abord une musique d'ascenseur chic ; puis, je pense reconnaître Debussy (ou du moins l'idée que j'en ai). La musique de Debussy est vraiment très belle, et j'imagine aisément qu'elle a été choisie pour détendre les stressés, les angoissés, les perturbés, les schizophrènes qui passeraient par là. À mon sens, elle donne envie de porter un regard pénétré et inspiré sur l'horizon, de préférence face à la mer, de préférence au bord d'une falaise, de préférence sous un soleil blafard ou devant un soleil couchant, à la
Friedrich en somme. Elle donne envie de se pencher sur l'ineffable poésie de la vie, poésie indissociable de sa vanité.
Mais si on ne va pas très bien, elle donne surtout envie de se pencher un peu plus pour sauter de la falaise.
Lorsque me vient cette pensée en termes moins littéraires, c'est-à-dire "Bon sang mais ça donne envie de se j'ter par la fenêtre c'te musique...", mes yeux se dirigent inévitablement vers la fenêtre susnommée, et ce que je vois alors m'amuse et m'effraie à la fois : cette fenêtre est bien plus haute que la normale. Même si je conviens rapidement que ceci n'est sans doute que le fruit
d'un hasard architectural, puisqu'il suffirait aux suicidaires juste un
peu téméraires de grimper sur un des fauteuils pour ouvrir et passer de l'autre côté, ma boutade devient soudainement beaucoup plus sinistre, et l'idée du suicide s'incarne dans cette ouverture qui doit m'arriver au front comme le soupirail d'une prison.
à suivre...