Des chemises cartonnées A4
Pourquoi, dans mon métier, est-il si difficile de considérer un problème de boulot seulement comme un problème de boulot ?
Première altercation avec un élève de l'année. Avec rapport à l'administration à la clef. Alors que toutes mes classes ont l'air constituées d'individus "normaux" - j'entends : des êtres montrant qu'ils sont conscients d'eux-mêmes, du monde qui les entoure, des humains à temps complet quoi - , voici le petit gravier dans la chaussure. Pas de quoi s'empêcher de marcher, mais tout de même.
Je n'ai même pas à me recueillir pour songer à mon sacerdoce de prof "nouvelle formule" (à savoir : 1) la plupart des élèves ne sont pas les monstres qu'ils jouent en classe 2) je ne sauverai sans doute pas les rares vrais monstres qui restent, mais pendant quelques heures par semaine, je leur décrasse les oreilles, j'endigue la connerie humaine), car nous n'en sommes pas à un degré de catastrophe qui le nécessite.
Non, j'en suis à la phase d'avant. Celle où, bien qu'on se répète sans cesse que l'incident est finalement anodin ; qu'une fois que les mesures pour le régler ont été mises en place, on n'a pas à se pencher davantage sur la question tant que l'élève n'est pas devant soi ; qu'en réalité, ces problèmes disciplinaires et relationnels font partie intégrante du métier de professeur et que cet incident n'est qu'un problème normal de boulot...
on n'arrive pas à le considérer comme un problème de boulot. Et on y pense. Dans la voiture. Chez soi. Au moment où on s'empêche de le raconter à son conjoint pour justement clore l'affaire et passer définitivement à la sphère privée. La nuit. La nuit surtout, quand on a enfin engrangé quelques heures de sommeil mais que les yeux s'ouvrent à trois heures du matin pour ne se refermer qu'à cinq heures et demie.
Pourquoi, mais pourquoi bon sang, ne parvient-on pas à considérer le cas "Kévin m'a répondu insolemment et a refusé de me donner son carnet de correspondance" comme le dossier "Kévin - refus caractérisé d'obéissance" ? Pourquoi est-il si difficile d'enlever les "me", les "je", les "moi", les "mais qu'est-ce que j'ai fait de travers ?", "qu'est-ce que j'aurais dû répondre ?", "pourquoi il m'a dit ça ?", "pourquoi il m'a fait ça, à moi ???"
Pourquoi ce qui ne doit être qu'un dossier de travail devient-il une affaire personnelle ?
On me répondra, à très juste titre, que mon matériau, ce n'est ni la langue française, ni la narratalogie comparée, mais l'humain. Et que ce matériau est difficilement prévisible, maléable, abordable... Que les humains, ça rentre mal dans des chemises cartonnées A4.
Certes, mais partons du principe que le professeur doit être conscient de cette réalité. Et qu'il doit faire l'effort de considérer ce flot humain comme son matériau, du moins le temps de ses cours.
Eh bien non.
Parce qu'il y a aussi les bons moments. Les élèves qui réussissent, les élèves qui font de l'humour, les élèves qui viennent vous parler à la fin des cours, les élèves qui sont contents d'apprendre de nouvelles choses, les élèves qui se posent des questions, les élèves qui vous amènent à vous poser des questions que ne vous vous étiez jamais posées, les élèves qui pleurent en vous confiant quelque chose de personnel. Les élèves qui vous aiment, bien sûr. Même si on ne fait pas ça pour ça...
Et parce que dans ces moments-là, aucun d'eux n'est un dossier. Parce que dans ces bons moments, je suis fière, je suis heureuse, je suis surprise, je suis mise au défi, je suis flattée, je suis admirative, je suis compatissante.
Parce que dans ces moments-là, je retrouve mon amour indéfectible pour la race humaine. Et pour cela, je les aime de tout mon coeur.
Et l'amour, ça rentre mal dans des chemises cartonnées A4.
Par mushroom, Samedi 13 Septembre 2008 à 09:35 GMT+2 dans Blog de prof (article, RSS)




