Le journal de Mushroom

E*ntre les M*urs, de F*rançois B*égaudeau

Au tout début de ma pseudo-dépression, je suis passée par la librairie pour acheter un ballot de livres de poche. Parmi eux, E*ntre les M*urs, bien avant qu'on en parle dans les medias. Comme quoi, entre ça et L'Humanité disparaitra, bon débarras !, ou encore L'ennemi dans la glace, on peut constater que mes choix culturels et artistiques étaient psychiquement très judicieux. J'ai donc embarqué machinalement ce livre qui disait "s'inspirer de l'ordinaire tragi-comique d'un professeur de français". S'il s'était agi d'une autre autre discipline, j'aurais passé mon chemin (comme je l'ai fait devant la B.D. Journal d'un professeur remplaçant, qui raconte le quotidien d'un instituteur). Ce livre trouvait sa place dans ma quête tacite d'un reflet réconfortant. Un reflet devant lequel je me dirais "Ah, enfin une description fidèle de mon métier, je vais en acheter des millions et les larguer par avion au dessus-du pays".
 
Mes premières impressions
 
Après une cinquantaine de pages lues avec peu d'enthousiasme, je tombe sur un passage qui m'empêche carrément de continuer.
 
Je surveillais du coin de l'oeil Dianka qui se demandait si j'avais oublié ou non. Elle s'est approchée en regardant Fortunée qui l'attendrait dans le couloir. Life Style.                
- Donne ton carnet et regarde-moi.    
Elle n'a obtempéré qu'à la moitié de l'ordre. J'ai cherché la page dévolue à la correspondance avec les parents.    
- Tu formuleras dix bonnes résolutions pour l'année. A faire signer. J'ajoute que si tu persistes dans ton attitude je demanderai ton exclusion trois jours. Regarde-moi quand j'te parle.    
Les deux copines se parlaient des yeux. J'avais mal dormi.    
- T'es une imbécile, c'est fou c'que t'es une imbécile.    
- C'est pas la peine de m'insulter non plus.    
- C'est pas une insulte, c'est la vérité, si je te dis t'es une imbécile c'est parce que t'es une imbécile, si je te dis que t'es une idiote c'est parce que t'es une idiote, si je te te dis que t'es bête c'est parce que t'es bête. Et le jour où tu seras ni imbécile, ni idiote, ni bête, je dirai : Dianka elle est intelligente, fine et... intelligente.
 
Je dédie particulièrement ce passage à Human Target, qui a connu avec moi une prof de SVT qui donnait dans le même registre : "Petit con !" - "Eh, j'vous insulte pas, moi !" - (l'air innocent et faussement calme) "C'est pas une insulte, c'est une constatation..." J'aurais aimé que le petit con en question, une grande perche de deux mètres aux cheveux longs, réponde en son nom (car j'aurais été bien incapable de compromettre mon statut d'élève-modèle pour le sauver) : "Eh bah nous aussi on peut faire des constatations alors..."    
 
En lisant cet épisode pour la première fois, j'éprouve énormément de mépris pour ce prof qui a mes yeux fait une erreur pédagogique énorme (ne pas montrer l'exemple à travers son propre comportement ; se mettre en faute, donc, en situation de faiblesse ; ne pas trouver d'autre parade que la répétition de l'insulte) - l'erreur éthique me choque moins. Normal si on considère de quel côté obscur de la force je me situe. Je sais que ce genre de pensée presque salutaire nous traverse régulièrement, parce qu'on se sent parfois comme dans la jungle, et que des propos bien moins flatteurs circulent en salle des profs en guise de seul exutoire. Et je sais qu'un professeur considère rarement un élève comme un individu imbécile. Cela étant dit, je comprends qu'un élève ou un parent d'élève soit choqué au nom de la seule morale.
Je le méprise donc pour son incompétence professionnelle, et je lui en veux d'entériner son erreur en la publiant. Ce sentiment sera décuplé quand j'apprendrai que le film inspiré du livre est sélectionné à Cannes, puis reçoit la palme (du public en perspective...). La phrase que je martèle dans mon cerveau, c'est "C'est pas avec ça qu'on va redorer notre blason". Voilà ma quête : un beau blason restauré et étincelant. C'est pas gagné.
 
Même jugement pour l'incipit qui ouvre le roman sur un comptage des semaines travaillées trois jours avant la pré-rentrée ("Plus que trente-six semaines"), pour les cafouillages didactiques sur certains points de grammaire, pour le brouhaha de salle des profs, pourtant fidèlement reproduit, mais sans doute trop ("J'en peux plus des cinquièmes1, ouais mais les quatrièmes2 c'est pire, ouais mais moi je les ai le vendredi soir, ouais mais moi j'commence à huit heures, ouais mais").
 
Il y a quelques jours, alors que je pensais mon jugement définitif, je ne résiste pas à l'envie de réouvrir le volume, poussée par le tapage médiatique. Une chose me paraît sûre, la palme d'or a été remise cette année à un documentaire-fiction, pas à un film. Dommage pour l'art hein. En outre, après qu'un extrait a été diffusé un soir à la télé, je surprends une discussion entre collègues presque outrées qu'on puisse montrer des élèves ainsi, si contestataires, alors que ça ne correspond pas à la réalité. Pour rappel : je travaille dans un non-collège non-parisien, qui, s'il présente son lots "d'inciviltés", reste tout à fait vivable. Pas de coups de couteau à l'inventaire - juste des menaces sur le CPE. Face à cet avis qui n'est pas le mien, je ressens le besoin de me pencher davantage sur la question. Pas de chance, je tombe sur un extrait ou le prof traite une élève de pétasse. Décidément. Une élève qui est en train de lire La République pour son plaisir personnel, en plus. Or, je vois l'extrait du film correspondant et pas du tout fidèle : cette fois, je veux vraiment en avoir le coeur net, je reprends ma lecture...

Mon deuxième avis :

Le professeur-narrateur-personnage n'échappe pas à d'autres erreurs didactiques et pédagogiques. Le voir clore une demande d'explication sémantique ou grammaticale par "Non mais en fait personne l'utilise ce mot" ou "Non mais cette règle avec "après que", tout le monde fait la faute, alors c'est pas très important", est tout bonnement pathétique. Mais sur l'ensemble, ce pathétique retrouve son sens noble originel. Du mépris, je passe à la compassion. Je me rappelle mes propres sueurs froides lors de mon explication miteuse à propos du point de vue externe (le manuel disait "point de vue nécessairement objectif" et ce sont les élèves qui, à coup de questions pointues de narratologie, m'ont fait réaliser que le bouquin se plantait... magistralement, et m'avait entraînée dans sa chute). Et je n'imagine même pas ce que tout ça donnerait avec des cours de grammaire, grammaire que je maîtrise bien moins que la narratologie comparée, faute de pratique en collège.

En outre, jamais ce prof-auteur ne se justifie par de longs discours (ce que fais exclusivement dans ce blog), tout juste commente-t-il d'un "J'avais mal dormi" ou "J'avais quatre pots de moutarde dans le nez". Finalement, il n'entérine pas ses bêtises, justement parce qu'il ne les assortit pas de circonstances atténuantes. Mais il montre tout, ses réussites comme ses bourdes, avec la plupart du temps des essais qui flottent simplement entre les deux. Une grande franchise en somme. Aucun discours. Même pas un constat orienté. Un documentaire à la strip-tease, avec juste la position du regard comme commentaire, à partir duquel le lecteur reste assez libre de le cautionner ou pas.

Par ailleurs, on comprend que ses dérapages sont les inévitables revers de sa pédagogie relativement cohérente. Les élèves passent leur temps à lui dire "Monsieur, vous charriez trop", et la plupart du temps il le fait avec humour, ironie, mais sans insulte. Résultat, les élèves lui obéissent quand il les vire de cours. Et vue l'ambiance, on sait que c'est déjà pas mal. Parfois même, il peut faire presque vingt minutes de cours de français. Applaudissements. U

n extrait que j'aime bien :

- c'est les cinquième1 à qui on devrait interdire de venir !                                                                                       Léopold aurait signé des deux mains [...]  
- Ecoute, y a pas à culpabiliser. Comme disait ma mère, on fait pas des étalons avec des chevaux de labour. -
Moi l'année prochaine je prends pas de quatrième, tu peux me croire.
Sylvie s'est tournée vers moi avec un petit air malin que j'ai détesté.
- Toi qu'a toujours des quatrièmes, tu vas pouvoir les découvrir. On verra de quel bois tu te chauffes. 
- Ouais, exactement, on va voir de quel bois je me chauffe. Des quatrièmes j'en prendrai deux, pour être bien sûr de tomber sur un maximum de chieurs. Les chieurs, je vais commencer par les calmer et après j'en ferai des élèves à l'aise en grammaire et inventifs en rédaction. Moi les chevaux de labour, j'en fais des étalons, c'est ma spécialité. Je suis un génie de la didactique moi. J'ai inventé la pierre pédagogeale, OK ?


Tout est là, ou presque. C'est comme si ce prof me disait directement : "bah bien sûr que je fais des erreurs, je fais des erreurs parce que je fais ce que je peux, mais que je le fais à fond, et je le dis que je fais des erreurs, mon but, c'est pas que tout le monde dise "Oh, le pauvre, quel courage, quel talent", j'ai rien à dire sur les profs, j'ai rien à dire sur les élèves, je peux juste les montrer, un peu, c'est tout. "

Je me dis que je devrais en prendre de la graine...

NB : par chez nous, on dit aussi "On peut amener l'âne au puits, mais on ne peut le forcer à boire", où un truc comme ça. Remarquable récurrence de l'image des équidés.

 

Conclusion :

Une vision humble et franche d'une partie du système scolaire. Pas de solutions proposées, pas de constat, assez peu de recul en somme. Et finalement, ça change. 

Cela étant dit, je ne vois pas du tout comment un adulte, un parent d'élève ou même un élève peut lire ce récit. Je suis très curieuse (et si certains veulent témoigner de leur lecture dans les commentaires, j'en serais ravie). J'ai vu l'auteur en interview expliquer que certains lecteurs concluent qu'il s'agit d'un constat alarmant sur la société, d'autres qu'il y a là un formidable message d'espoir. Ce qui prouve bien que ce roman est totalement dénué de discours. C'est peut-être pour ça, qu'en fin de compte, je l'ai trouvé "rafraichissant". Peut-être qu'un discours ne m'aurait pas satisfaite, même un discours en accord parfait avec (ce que je crois être) mes idées sur le métier. Peut-être que tout discours est vain, qu'il n'y a qu'à vivre, et faire ce qu'on peut, avec sincérité.

En expliquant ces diverses réactions de lecteurs, F*rançois B*égaudeau avait un imperceptible sourire en coin, comme s'il savait tout ça depuis longtemps...

Vos commentaires

1 Le Mardi 23 Septembre 2008 à 11:54 GMT+2, par Mushroom

Je m'auto-commente :

en parcourant des forums de profs, j'ai constaté que beaucoup de collègues avaient exactement le même avis que j'avais en m'arrêtant à la page 60, mais ce en ayant lu tout le livre et / ou en ayant vu le film. Ma première pensée idiote fut "Merde, je vais me faire lyncher". Même Meirieu a craché sur le bouquin/film. Diantre. Brighelli va s'y mettre aussi. Et je vais devoir fermer les commentaires tellement tout le monde va s'insulter.

Ou pas.

Bon. Je laisse les choses tel quel, j'oublie un peu Narcisse et sa flotte, je reste sincère, c'est plus sympa de réflechir à partir de ce qu'on ressent vraiment qu'à partir de ce qu'on voudrait ressentir pour faire bien. Et cette nuit, en finissant le livre, j'ai vraiment ressenti un apaisement, j'ai vraiment éprouvé de la sympathie pour ce prof, même s'il n'est pas fulgurant. Quant à la description de ses collègues, certes, ça va encore ternir le blason mais... faut dire que j'en ai une pelletée des collègues qui ternissent le blason.

J'en reparlerai dans mon prochain post, parce que j'aimerais m'exprimer à propos des stéroptypes : ceux sur les profs que je prétends combattre, ceux des autres que je prétends éviter...

2 Le Mardi 23 Septembre 2008 à 14:22 GMT+2, par Human.Target

ah bah merde, j'ai plus trop de souvenirs de cette prof de SVT... je devais être trop occupé à scalpeliser des pattes de grenouilles pour dégager le nerf sciatique...

Des profs cons et insultants, y en a eu tellement que je me demande si ça ne venait pas de moi finalement.
Avec le recul, je m'aperçois qu'on était peut-être pas cons, mais surement insupportables et bornés. Pas facile pour un prof qui ne souhaite que transmettre son savoir à une classe.

J'irai voir le film (parce que j'ai des places à utiliser avant la semaine prochaine...) et je reviendrai ici pour donner mon avis.

3 Le Samedi 27 Septembre 2008 à 17:50 GMT+2, par Mushroom

Rohh, HT, tu ne te souviens pas de cette prof ? Mais enfin ! Et si je te rappelle la fois où un ami commun avait lancé un effaceur, où la prof en question avait dit "Est-ce que tu lances les couverts chez toi à travers la pièce ???" et l'ami de répondre "Bah, je mange pas avec des effaceurs !!!"

4 Le Mercredi 1 Octobre 2008 à 10:29 GMT+2, par Human.Target

Bon.. j'ai échoué ! Arrivé devant le cinéma, on a craqué. Pas envie de se taper 2 heures de beuglements de djeunes...

Par contre, je peux vous parler du Royaume Interdit avec Jackie Chan et Jet Li ! Un bon nanard avec de jolies scènes et un p*tain de générique qui défonce tout : fr.youtube.com/watch?v=OK...

5 Le Mercredi 1 Octobre 2008 à 17:21 GMT+2, par Mushroom

HT, j'aime beaucoup ta critique ciné ; il y a une piste pour faire un blog là... "Les films que je n'ai pas vus".

6 Le Vendredi 24 Octobre 2008 à 12:14 GMT+2, par Isis

Hououou, Mushroom ?

Bah, y a plus personne ici ? C'est bizarre, il me semblait bien que ce quartier était habité autrefois...

Reviens nous...

7 Le Mardi 28 Octobre 2008 à 16:58 GMT+2, par mushroom

Eh bien c'est la faute de N*euf, enfin N*euf S*F*R maintenant. Après moults appels et moultes conversations avec des techniciens tunisiens, j'ai fini par obtenir un nouveau modem (le tout beau tout neuf, celui avec les bonsommes qui en sortent quand on a un problème. J'attends de voir, s'ils se pointent, je les chope dans une petite boîte pour faire rire les copains au boulot.) Je teste, je n'ose crier victoire...

8 Le Mercredi 29 Octobre 2008 à 12:01 GMT+2, par sel

J'ai vu le film mais pas lu le livre.
Je ne suis ni enseignante ni parent d'élève : juste, comme nous tous (ou presque) ancienne élève de collège, mais un collège de province et "sage".
Ce que j'ai aimé dans le film, c'est qu'il n'y a pas eu héroisation : tout le monde fait des erreurs : les profs (tu les soulignes bien), les élèves. Le revers de cela, c'est que c'est un peu déprimant, forcement.
Il y a une chose que je ne peux pas savoir, c'est ce qui est exagéré ou non, dans les connaissances et ignorances des élèves, dans leur attitude, aussi. Mais j'ai aimé ce coté "constat" sans dire "voilà les bons, voilà les méchants" (que ce soit les élèves ou les profs, et les films qui font cela sont très fréquents). Là, ce sont des humains qui ont affaire à des humains, et des fois, ça colle, et des fois, ça ne colle plus, mais alors plus du tout.

9 Le Mercredi 29 Octobre 2008 à 14:47 GMT+2, par Mushroom

>sel : en ce qui concerne les élèves, et donc en ce qui concerne le livre (mais j'ai pu voir des extraits du film très fidèle au récit de départ), je peux te dire qu'il en existe des comme ça, et aussi des nettement mieux, et aussi des nettement pires. Vraiment. Tant du point de vue des connaissances que du comportement. C'est donc un exemple de classe parmi tant d'autres.

En ce qui concerne la vision des profs dans ce récit, je m'apprête à faire un autre post à ce sujet.

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