Au tout début
de ma pseudo-dépression, je suis passée par la librairie pour acheter un ballot
de livres de poche. Parmi eux, E*ntre les M*urs, bien avant qu'on en parle dans
les medias. Comme quoi, entre ça et L'Humanité disparaitra, bon débarras !, ou
encore L'ennemi dans la glace, on peut constater que mes choix culturels et
artistiques étaient psychiquement très judicieux. J'ai donc embarqué machinalement
ce livre qui disait "s'inspirer de l'ordinaire tragi-comique d'un
professeur de français". S'il s'était agi d'une autre autre discipline,
j'aurais passé mon chemin (comme je l'ai fait devant la B.D. Journal d'un
professeur remplaçant, qui raconte le quotidien d'un instituteur). Ce livre
trouvait sa place dans ma quête tacite d'un reflet réconfortant. Un reflet
devant lequel je me dirais "Ah, enfin une description fidèle de mon métier,
je vais en acheter des millions et les larguer par avion au dessus-du pays".
Mes premières
impressions
Après une
cinquantaine de pages lues avec peu d'enthousiasme, je tombe sur un passage qui
m'empêche carrément de continuer.
Je
surveillais du coin de l'oeil Dianka qui se demandait si j'avais oublié ou non.
Elle s'est approchée en regardant Fortunée qui l'attendrait dans le couloir. Life
Style.
- Donne
ton carnet et regarde-moi.
Elle n'a
obtempéré qu'à la moitié de l'ordre. J'ai cherché la page dévolue à la
correspondance avec les parents.
- Tu
formuleras dix bonnes résolutions pour l'année. A faire signer. J'ajoute que si
tu persistes dans ton attitude je demanderai ton exclusion trois jours. Regarde-moi
quand j'te parle.
Les deux
copines se parlaient des yeux. J'avais mal dormi.
- T'es
une imbécile, c'est fou c'que t'es une imbécile.
- C'est
pas la peine de m'insulter non plus.
- C'est
pas une insulte, c'est la vérité, si je te dis t'es une imbécile c'est parce
que t'es une imbécile, si je te dis que t'es une idiote c'est parce que t'es
une idiote, si je te te dis que t'es bête c'est parce que t'es bête. Et le jour
où tu seras ni imbécile, ni idiote, ni bête, je dirai : Dianka elle est
intelligente, fine et... intelligente.
Je dédie
particulièrement ce passage à Human Target, qui a connu avec moi une prof de
SVT qui donnait dans le même registre : "Petit con !" - "Eh,
j'vous insulte pas, moi !" - (l'air innocent et faussement calme) "C'est
pas une insulte, c'est une constatation..." J'aurais aimé que le petit con
en question, une grande perche de deux mètres aux cheveux longs, réponde en son
nom (car j'aurais été bien incapable de compromettre mon statut d'élève-modèle
pour le sauver) : "Eh bah nous aussi on peut faire des constatations alors..."
En lisant
cet épisode pour la première fois, j'éprouve énormément de mépris pour ce prof
qui a mes yeux fait une erreur pédagogique énorme (ne pas montrer l'exemple à travers
son propre comportement ; se mettre en faute, donc, en situation de faiblesse ;
ne pas trouver d'autre parade que la répétition de l'insulte) - l'erreur éthique
me choque moins. Normal si on considère de quel côté obscur de la force je me
situe. Je sais que ce genre de pensée presque salutaire nous traverse régulièrement,
parce qu'on se sent parfois comme dans la jungle, et que des propos bien moins
flatteurs circulent en salle des profs en guise de seul exutoire. Et je sais
qu'un professeur considère rarement un élève comme un individu imbécile. Cela étant
dit, je comprends qu'un élève ou un parent d'élève soit choqué au nom de la
seule morale.
Je le méprise
donc pour son incompétence professionnelle, et je lui en veux d'entériner son
erreur en la publiant. Ce sentiment sera décuplé quand j'apprendrai que le film
inspiré du livre est sélectionné à Cannes, puis reçoit la palme (du public en
perspective...). La phrase que je martèle dans mon cerveau, c'est "C'est
pas avec ça qu'on va redorer notre blason". Voilà ma quête : un beau
blason restauré et étincelant. C'est pas gagné.
Même
jugement pour l'incipit qui ouvre le roman sur un comptage des semaines
travaillées trois jours avant la pré-rentrée ("Plus que trente-six
semaines"), pour les cafouillages didactiques sur certains points de
grammaire, pour le brouhaha de salle des profs, pourtant fidèlement reproduit,
mais sans doute trop ("J'en peux plus des cinquièmes1, ouais mais les
quatrièmes2 c'est pire, ouais mais moi je les ai le vendredi soir, ouais mais
moi j'commence à huit heures, ouais mais").
Il y a
quelques jours, alors que je pensais mon jugement définitif, je ne résiste pas à
l'envie de réouvrir le volume, poussée par le tapage médiatique. Une chose me
paraît sûre, la palme d'or a été remise cette année à un documentaire-fiction,
pas à un film. Dommage pour l'art hein. En outre, après qu'un extrait a été diffusé
un soir à la télé, je surprends une discussion entre collègues presque outrées
qu'on puisse montrer des élèves ainsi, si contestataires, alors que ça ne
correspond pas à la réalité. Pour rappel : je travaille dans un non-collège non-parisien,
qui, s'il présente son lots "d'inciviltés", reste tout à fait vivable.
Pas de coups de couteau à l'inventaire - juste des menaces sur le CPE. Face à cet
avis qui n'est pas le mien, je ressens le besoin de me pencher davantage sur la
question. Pas de chance, je tombe sur un extrait ou le prof traite une élève de
pétasse. Décidément. Une élève qui est en train de lire La République pour son
plaisir personnel, en plus. Or, je vois l'extrait du film correspondant et pas
du tout fidèle : cette fois, je veux vraiment en avoir le coeur net, je
reprends ma lecture...
Mon deuxième avis :
Le professeur-narrateur-personnage n'échappe pas à d'autres erreurs didactiques et pédagogiques. Le voir clore une demande d'explication sémantique ou grammaticale par "Non mais en fait personne l'utilise ce mot" ou "Non mais cette règle avec "après que", tout le monde fait la faute, alors c'est pas très important", est tout bonnement pathétique. Mais sur l'ensemble, ce pathétique retrouve son sens noble originel. Du mépris, je passe à la compassion. Je me rappelle mes propres sueurs froides lors de mon explication miteuse à propos du point de vue externe (le manuel disait "point de vue nécessairement objectif" et ce sont les élèves qui, à coup de questions pointues de narratologie, m'ont fait réaliser que le bouquin se plantait... magistralement, et m'avait entraînée dans sa chute). Et je n'imagine même pas ce que tout ça donnerait avec des cours de grammaire, grammaire que je maîtrise bien moins que la narratologie comparée, faute de pratique en collège.
En outre, jamais ce prof-auteur ne se justifie par de longs discours (ce que fais exclusivement dans ce blog), tout juste commente-t-il d'un "J'avais mal dormi" ou "J'avais quatre pots de moutarde dans le nez". Finalement, il n'entérine pas ses bêtises, justement parce qu'il ne les assortit pas de circonstances atténuantes. Mais il montre tout, ses réussites comme ses bourdes, avec la plupart du temps des essais qui flottent simplement entre les deux. Une grande franchise en somme. Aucun discours. Même pas un constat orienté. Un documentaire à la strip-tease, avec juste la position du regard comme commentaire, à partir duquel le lecteur reste assez libre de le cautionner ou pas.
Par ailleurs, on comprend que ses dérapages sont les inévitables revers de sa pédagogie relativement cohérente. Les élèves passent leur temps à lui dire "Monsieur, vous charriez trop", et la plupart du temps il le fait avec humour, ironie, mais sans insulte. Résultat, les élèves lui obéissent quand il les vire de cours. Et vue l'ambiance, on sait que c'est déjà pas mal. Parfois même, il peut faire presque vingt minutes de cours de français. Applaudissements.
U
n extrait que j'aime bien :
- c'est les cinquième1 à qui on devrait interdire de venir !
Léopold aurait signé des deux mains [...]
- Ecoute, y a pas à culpabiliser. Comme disait ma mère, on fait pas des étalons avec des chevaux de labour.
-
Moi l'année prochaine je prends pas de quatrième, tu peux me croire.
Sylvie s'est tournée vers moi avec un petit air malin que j'ai détesté.
- Toi qu'a toujours des quatrièmes, tu vas pouvoir les découvrir. On verra de quel bois tu te chauffes.
- Ouais, exactement, on va voir de quel bois je me chauffe. Des quatrièmes j'en prendrai deux, pour être bien sûr de tomber sur un maximum de chieurs. Les chieurs, je vais commencer par les calmer et après j'en ferai des élèves à l'aise en grammaire et inventifs en rédaction. Moi les chevaux de labour, j'en fais des étalons, c'est ma spécialité. Je suis un génie de la didactique moi. J'ai inventé la pierre pédagogeale, OK ?
Tout est là, ou presque. C'est comme si ce prof me disait directement : "bah bien sûr que je fais des erreurs, je fais des erreurs parce que je fais ce que je peux, mais que je le fais à fond, et je le dis que je fais des erreurs, mon but, c'est pas que tout le monde dise "Oh, le pauvre, quel courage, quel talent", j'ai rien à dire sur les profs, j'ai rien à dire sur les élèves, je peux juste les montrer, un peu, c'est tout. "
Je me dis que je devrais en prendre de la graine...
NB : par chez nous, on dit aussi "On peut amener l'âne au puits, mais on ne peut le forcer à boire", où un truc comme ça. Remarquable récurrence de l'image des équidés.
Conclusion :
Une vision humble et franche d'une partie du système scolaire. Pas de solutions proposées, pas de constat, assez peu de recul en somme. Et finalement, ça change.
Cela étant dit, je ne vois pas du tout comment un adulte, un parent d'élève ou même un élève peut lire ce récit. Je suis très curieuse (et si certains veulent témoigner de leur lecture dans les commentaires, j'en serais ravie). J'ai vu l'auteur en interview expliquer que certains lecteurs concluent qu'il s'agit d'un constat alarmant sur la société, d'autres qu'il y a là un formidable message d'espoir. Ce qui prouve bien que ce roman est totalement dénué de discours. C'est peut-être pour ça, qu'en fin de compte, je l'ai trouvé "rafraichissant". Peut-être qu'un discours ne m'aurait pas satisfaite, même un discours en accord parfait avec (ce que je crois être) mes idées sur le métier. Peut-être que tout discours est vain, qu'il n'y a qu'à vivre, et faire ce qu'on peut, avec sincérité.
En expliquant ces diverses réactions de lecteurs, F*rançois B*égaudeau avait un imperceptible sourire en coin, comme s'il savait tout ça depuis longtemps...