Journal d'une militante anti-dépressive

L'ordonnance

En fait, je m'en fiche de ces deux élèves. J'ai juste le temps de les reconnaître, de les associer à leur classe, de me souvenir qu'il s'agit d'une de mes deux pires classes de l'année, et enfin de penser qu'ils vont peut-être comprendre ce qui m'arrive. Et encore, ils vont sans doute supposer que j'ai appris une nouvelle traumatisante quelconque. Mes yeux rougis, ma pancarte clignotante et moi passons devant eux en leur disant rapidement "Bonjour". En temps normal, je me serais arrêtée, leur aurais demandé s'ils m'ont attendu longtemps, si on a fini par les prévenir, les aurais avertis que ce n'était pas la peine de venir à 8h00 jeudi prochain... Là, je m'en fiche. 
 
Je m'en fiche et je les hais en même temps. Je ne les hais pas particulièrement, je ne leur accorde pas cet honneur-là, non : je les hais comme je hais tous les élèves de cette classe, et tous ceux de mes autres classes, et tous ceux que je n'ai pas en classe, et les collègues aussi, et l'administration, et le rectorat, et l'éducation nationale, et puis surtout tous les individus laids et idiots que je croise dans la rue en rejoignant ma voiture. Oui, dans mon sac, j'ai de l'Effexor® : et alors* ? Vous l'avez bien cherché non...
 
 
*Voilà une possibilité de reconversion professionnelle : publicitaire pour les laboratoires pharmaceutiques...

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À la pharmacie...

 
La "mise en dépression" opérée mon médecin s'accompagne bien évidemment d'un sésame me permettant d'obtenir tout un tas de petites pilules magiques... "Et vous allez les prendre bien sérieusement hein !" Le tiercé gagnant est "Effexor®, Atarax® et Lexomil®", les deux premiers (dont je n'ai jamais entendu parler) à prendre le soir*, le dernier... quand je veux si j'ai bien compris. Mon cher docteur ne me laisse pas partir sans ajouter quelques propos ineptes que je me gargariserai plus tard de raconter à qui voudra bien les entendre : "Donc vous restez au lit, vous pouvez regarder la télé mais pas des choses déprimantes hein..." Là je lui réponds que ça va être difficile (eh oui, souviens-toi cher lecteur, à ce moment précis, je ne suis pas une prof dépressive en attente de sa dose d'anti-dépresseurs, mais un être humain en quête du sens de la vie... Or, la télévision est peu généreuse de ce côté-là, et regarder un film me semble au-dessus de mes forces : comment tolérer la vision d'une oeuvre d'art qui fait semblant de trouver un sens à tout ce merdier ?). Il réplique : "Si si, il y a des choses très bien, en ce moment je regarde Buster Keaton" (ah tiens ? Docteur Lediantre est cinéphile ? et "ah tiens ?" bis : "des choses pas déprimantes", c'est forcément du muet... Intéressant). Et il ajoute : "Et puis surtout, ne regardez pas des choses... des choses... des choses sales." 
 
???
Alors là, c'est du très grand Lediantre. J'ai retourné la phrase dans tous les sens, la seule chose que j'ai comprise, c'est qu'il m'a interdit de regarder des films porno. Le porno, c'est mauvais quand on est dépressif.  
 
 
*Si jamais quelqu'un qui doit prendre de l'effexor® passe par ici, surtout, qu'il ne suive pas cette posologie. En effet, au risque d'émousser le suspense haletant de mon récit, je me vois obligée d'annoncer que les prescriptions de mon médecin s'avèreront par la suite complètement erronées. Comme c'est étonnant.  

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Le diagnostic 14 : la consultation, enfin !

 
Dans la salle d'attente, je continue à me demander si "ça va passer". Je ne me suis pas maquillée : j'ai donc forcément une petite mine, mon teint est forcément blanc-fluo (mon atout maître pour me faire porter malade sans avoir besoin de prendre une voix chevrotante). Je dois avoir les yeux encore un peu rougis par mon récent tête à tête avec Alain Chamfort dans la voiture. A priori, je n'aurai donc pas beaucoup d'efforts à faire pour signifier que je vais mal.

Le docteur Lediantre me fait entrer, me fait asseoir de façon très traditionnelle, et me lance son très traditionnel "Comment ça va ?" Et là, par totale suprise, une salve de sanglots hoquetants s'empare de moi. À peine le temps de bredouiller "Non", que démarrent les grandes eaux de Versailles. Je renifle, je vois flou à travers mes larmes, je sens mon visage se crisper à chaque montée lacrymale. "Ça va mal" dis-je, ou plutôt, "Ça va maaâhaaâal". Je raconte que c'est le boulot, que je n'en peux plus, et je précise bien vite que ce n'est pourtant pas particulièrement le bazar dans mes classes, que ça se passe même plutôt bien (car, orgueilleuse même au cœur de la tempête, je refuse d'être confondue avec une enseignante "bordélisée" de base, qui se réfugie dans le Lexomil® et le Prozac® à défaut d'autres voies pédagogiques), c'est juste que.

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Le diagnostic 13 : un peu grave

 
Mais le fait est qu'il y a de cela (pour comprendre, relire "le diagnostic 12. Faites un effort un peu). Dans mes fantasmes d'attentat à ma vie ou à ma santé, il y a surtout ce besoin de signifier. De dire sans dire. De montrer. "Regardez, regardez ce que j'ai fait, comprenez comme je souffre, non ce n'est pas qu'un petit coup de blues, vous ne pouvez pas me dire qu'il suffit de me reprendre et que j'ai tout pour être heureuse maintenant, ce que j'ai fait vous prouve à quel point je suis mal". C'est exactement ce fantasme qui m'anime lorsque, lors d'une dispute, je casse des verres, je donne des coups de pied dans les tables ou, plus rarement, des coups de poing dans les murs.

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Pause : les professeurs sous pression ? 2/2


Ensuite, lorsqu’on « entre en professorat », c’est rarement animé par un état d’esprit dilettante. C’est rarement en prenant ce métier comme un job alimentaire. Cela arrive, certes, et cela donne (à mon avis) les professeurs laxistes, je-m’en-foutistes que vous avez parfois croisés au cours de votre scolarité (et moi au détour d’un casier dans la salle des profs…), ceux qui sèchent régulièrement quelques heures de cours avec la complicité des élèves (qui eux sont contents, mais peu respectueux de ce genre d’individu). J’ai pour ma part choisi ce métier dès l’année de la sixième ; je me suis éloignée de ce choix au lycée, lorsque j’ai constaté que mes camarades se contrefichaient pas mal des cours de français et que j’ai pressenti que cela serait trop éprouvant pour mon moral. Je me suis pourtant dirigée vers les études de Lettres, c'était l’évidence. Puis, j’ai eu l’occasion de faire passer des oraux blancs à des lycéens, et ce fut la vraie révélation.

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