Journal d'une militante anti-dépressive

Le diagnostic 8 : le médecin traitant

 
Lorsque j'appelai pour la première fois le docteur Lediantre, afin d'obtenir humblement un rendez-vous, je fus surprise par sa réponse : "Passez dans l'après-midi". La plupart de ses consultations se font en effet sans rendez-vous, mais, peu habituée à cette pratique, ces mots me donnèrent une impression de désinvolture qui devait, en quelque sorte, se confirmer par la suite.
 
Lors de cette première consultation, je fus frappée par l'absence de son regard. J'ignore s'il a un strabisme ou des culots de bouteille en guise de lunettes (je ne l'ai jamais observé au point de pouvoir le certifier), mais toujours est-il que j'ai en permanence le sentiment qu'il ne regarde rien ni personne, qu'il est ailleurs. Je ne suis pourtant pas en train de décrire un doux rêveur (ce qui, en soi, serait déjà inquiétant concernant un médecin). Le docteur Lediantre est un vieux praticien, qui parle assez fort et se répète beaucoup. Il vous demande la date d'aujourd'hui, votre nom et votre prénom pour remplir l'ordonnance de médicaments. Puis, il vous demande la date d'aujourd'hui, votre nom et votre prénom pour remplir l'ordonnance de prise de sang. Enfin, il vous demande la date d'aujourd'hui, votre nom et votre prénom pour remplir la feuille de soin. Par ailleurs, la chose la plus remarquable lors de cette première rencontre ne fut pas tant sa distraction que son étonnante capacité à me trouver réellement malade. Alors que, comme je l'écrivais hier, je venais surtout pour me plaindre d'une grosse fatigue et l'exagérer juste ce qu'il faut afin d'obtenir une permission d'un ou deux jours, il parvint à trouver sur mes amygdales le signe d'une mystérieuse infection. Il me demanda si j'avais pris ma température, je lui répondis que oui, mais que je n'avais pas de fièvre puisque j'avais 37,6 ; il rétorqua alors que ce chiffre montrait effectivement la présence d'un virus ou d'une bactérie, puisque la température normale du corps humain, c'est 37. Allons bon. 
 
Venais-je donc de découvrir un médecin hypocondriaque par procuration ? 
 

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Le diagnostic 7.256 (c'est parfois long, de poser un diagnostic...)

 
Dépression... Je ne suis pas dupe ; en me rendant chez mon médecin, je sais que c'est ce pompon-là que je vais décrocher. Premièrement, parce que j'ai déjà passé le test de sélection (autrement dit, parce que sais et sens très bien que je suis dans un état physiologiquement malsain, merci D*octissimo mais vous ne m'apprenez rien-issimo) ; deuxièmement, parce que j'ai déjà été toute proche de remporter le grand prix. Je m'apprête à me rendre à cette consultation comme on tente pour la deuxième fois un concours, avec ce surcroît d'assurance dû au fait qu'on s'y est déjà vu admissible. 
 
Celui qui a déjà failli me gratifier du titre de "dépressive", celui qui a déjà failli me tendre l'ordonnance fatidique, c'est mon médecin traitant. Et son incompétence étant à la fois catégorique, extraordinaire et poétique, je me vois dans l'obligation littéraire d'en faire ici le portrait. 
 
Voici venu le temps d'un petit intermède médical. 

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Le diagnostic 6 : le test !

 
Pour vérifier si je ne suis pas dans un état pathologique appelé la dépression, et ce, avant de me rendre chez mon généraliste (pour des raisons que j'expliquerai prochainement), quoi de plus efficace, pragmatique et logique que de passer le test de dépression !!!
 
Il s'agit de répondre "vrai" ou "faux" aux questions suivantes en considérant son état depuis au moins deux semaines.
De 0 à 2 "vrai", vous allez très bien. De 3 à 5, vous vivez un coup de blues. À partir de 6, félicitations, vous êtes déprimé ! N'est-ce pas magnifique ?!?

Évidemment, je gagne. Un peu plus tard dans la semaine, je ferai subir le même test à Gloubinours, un collègue de maths et son amie CPE en lycée professionnel. Résultats : nous sommes tous déprimés, sauf Gloubinours qui ne nous arrive pas à la cheville avec un misérable coup de blues (et encore, je suis sûre que c'est juste parce que les travaux de la maison n'avancent pas). Du coup, on s'est tous rabattus sur le test "êtes-vous vaginale ou clitoridienne", c'était plus drôle.

 à suivre... 

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Le diagnostic 5 : prendre du recul

 Je ne me pose pas la question de savoir si j'aborde la réalité avec objectivité : je me laisse aller au sentiment que les cons sont en position de force (à la fois par leur nombre et par la puissance de leur connerie), tant ce que j'observe au lycée semble confirmé parce ce que j'observe partout ailleurs. Des cons à la télé, des cons dans la rue, des cons dans les magasins, des cons chez Ikea, des cons au cinéma, des cons dans les ministères, des cons des cons des cons les cons sont partout : "Vaste programme" comme disait l'autre... 

Mon métier, dont on aura compris que je le brandis comme une arme de destruction massive contre la connerie, me parait alors misérablement vain. Les quelques pauvres âmes sauvées ne suffisent plus à me redonner espoir ; au contraire, elles m'inspirent d'autant plus de pitié qu'elles sont vouées à se perdre dans la connerie omniprésente et à souffrir, elles aussi, de la vanité de leur vie. La philosophie maintes fois éprouvée et se résumant à : "Il y en a au moins un qui m'écoute" me fait doucement rire à présent. Qui accepterait une tâche qui ne ferait sortir que quelques pièces potables par an de la chaîne de production ? A-t-on déjà vu un boulanger se réjouir de faire trois bonnes baguettes sur deux cents carbonisées ? C'est sans doute là que je fais erreur, mais à l'heure actuelle, je ne considère pas que le matériau que je travaille est le français, mais l'humain. Et, sauf le respect que je dois à la langue de Molière, l'humain, c'est vraiment un matériau de merde.

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Le diagnostic 4 : bloquée dans le sas

Gloubinours part au travail, et je ne profite pas de cette grasse matinée volée pour me rendormir. Non, comme il se doit, je cogite.

Je vois bien que quelque chose cloche : mon moral joue au Space Mountain, mes pensées s'assombrissent de plus en plus, je mange mal et trop, je dors mal et trop (mais jamais au bon moment). Surtout, je désespère du projet que j'ai fomenté cette nuit : à 26 ans, soit au cours de ma cinquième année d'enseignement seulement, j'ai très envie de prendre un temps partiel. Alors que ce métier a toujours été "ma vocation". Qu'en sera-t-il dans 10 ans, dans 20 ans ? En outre, alléger mon emploi du temps ne viserait même pas à accorder plus de temps à mes autres centres d'intérêt (j'ai tout oublié ou presque de ces derniers), mais simplement à me supprimer une classe de "boulets". Avoir la possibilité, la liberté, le droit de regarder un peu moins la bêtise humaine par la lorgnette de mes classes. Car c'est bien cela le problème : alors qu'au bout de quelques années, j'ai acquis suffisamment d'expérience pour asseoir mon autorité et ne jamais plus me faire "bordéliser" (selon le terme consacré dans le monde des profs), alors que la réflexion sur les problèmes de discipline en classe ne me prend plus tout mon temps, et que, selon toute logique, je devrais donc souffler un peu, eh bien non. Au contraire, ce temps gagné me laisse désormais tout le loisir d'observer la bêtise de mes élèves, leur manque d'éducation, de curiosité, de respect, de réflexion. Oh, attention, il est bien loin le temps où je m'offusquais de constater qu'à 17 ans, ils n'avaient jamais entendu le nom de Freud par exemple. Je ne prétends plus les faire tomber amoureux de la littérature, ni les réjouir lorsque je les emmène au théâtre. J'aimerais juste qu'ils apprennent à dire bonjour, à ne pas crier "Fuck you" au cours d'une représentation à laquelle ils assistent, à trouver une autre tactique de drague que "J'vais lui péter la colonne à celle-là", et, ô comble de l'utopie, à trouver un léger intérêt lorsque je leur parle, à travers les textes, de ce qui les concerne tous, à savoir, la vie.

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