Journal d'une militante anti-dépressive

Le diagnostic 5 : prendre du recul

 Je ne me pose pas la question de savoir si j'aborde la réalité avec objectivité : je me laisse aller au sentiment que les cons sont en position de force (à la fois par leur nombre et par la puissance de leur connerie), tant ce que j'observe au lycée semble confirmé parce ce que j'observe partout ailleurs. Des cons à la télé, des cons dans la rue, des cons dans les magasins, des cons chez Ikea, des cons au cinéma, des cons dans les ministères, des cons des cons des cons les cons sont partout : "Vaste programme" comme disait l'autre... 

Mon métier, dont on aura compris que je le brandis comme une arme de destruction massive contre la connerie, me parait alors misérablement vain. Les quelques pauvres âmes sauvées ne suffisent plus à me redonner espoir ; au contraire, elles m'inspirent d'autant plus de pitié qu'elles sont vouées à se perdre dans la connerie omniprésente et à souffrir, elles aussi, de la vanité de leur vie. La philosophie maintes fois éprouvée et se résumant à : "Il y en a au moins un qui m'écoute" me fait doucement rire à présent. Qui accepterait une tâche qui ne ferait sortir que quelques pièces potables par an de la chaîne de production ? A-t-on déjà vu un boulanger se réjouir de faire trois bonnes baguettes sur deux cents carbonisées ? C'est sans doute là que je fais erreur, mais à l'heure actuelle, je ne considère pas que le matériau que je travaille est le français, mais l'humain. Et, sauf le respect que je dois à la langue de Molière, l'humain, c'est vraiment un matériau de merde.

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Le diagnostic 4 : bloquée dans le sas

Gloubinours part au travail, et je ne profite pas de cette grasse matinée volée pour me rendormir. Non, comme il se doit, je cogite.

Je vois bien que quelque chose cloche : mon moral joue au Space Mountain, mes pensées s'assombrissent de plus en plus, je mange mal et trop, je dors mal et trop (mais jamais au bon moment). Surtout, je désespère du projet que j'ai fomenté cette nuit : à 26 ans, soit au cours de ma cinquième année d'enseignement seulement, j'ai très envie de prendre un temps partiel. Alors que ce métier a toujours été "ma vocation". Qu'en sera-t-il dans 10 ans, dans 20 ans ? En outre, alléger mon emploi du temps ne viserait même pas à accorder plus de temps à mes autres centres d'intérêt (j'ai tout oublié ou presque de ces derniers), mais simplement à me supprimer une classe de "boulets". Avoir la possibilité, la liberté, le droit de regarder un peu moins la bêtise humaine par la lorgnette de mes classes. Car c'est bien cela le problème : alors qu'au bout de quelques années, j'ai acquis suffisamment d'expérience pour asseoir mon autorité et ne jamais plus me faire "bordéliser" (selon le terme consacré dans le monde des profs), alors que la réflexion sur les problèmes de discipline en classe ne me prend plus tout mon temps, et que, selon toute logique, je devrais donc souffler un peu, eh bien non. Au contraire, ce temps gagné me laisse désormais tout le loisir d'observer la bêtise de mes élèves, leur manque d'éducation, de curiosité, de respect, de réflexion. Oh, attention, il est bien loin le temps où je m'offusquais de constater qu'à 17 ans, ils n'avaient jamais entendu le nom de Freud par exemple. Je ne prétends plus les faire tomber amoureux de la littérature, ni les réjouir lorsque je les emmène au théâtre. J'aimerais juste qu'ils apprennent à dire bonjour, à ne pas crier "Fuck you" au cours d'une représentation à laquelle ils assistent, à trouver une autre tactique de drague que "J'vais lui péter la colonne à celle-là", et, ô comble de l'utopie, à trouver un léger intérêt lorsque je leur parle, à travers les textes, de ce qui les concerne tous, à savoir, la vie.

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Le diagnostic 3 : le graal

 
Comme nous étions mardi, et que ce jour-là Gloubinours compte sur moi pour le réveiller avant de partir, il me fallait l'informer de mon projet. "Je ne vais pas au lycée aujourd'hui, je ne me sens pas bien, j'irai voir le médecin cet après-midi, pense à te lever". Ce à quoi il répondit : "OK". C'est tout. Pas de compassion ("Mais qu'est-ce qu'il t'arrive ma chérie, qu'est-ce que tu as, tu as de la fièvre ?"), ni de soupçon ("T'es sûre ? T'exagères pas un peu ?"), ni d'inquiétude ("Tu crois que c'est contagieux ?"). Il faut dire qu'en vertu de son observation attentive de ma personne, il me conseillait depuis longtemps de rester à la maison, d'aller voir le médecin pour qu'il me "fasse un arrêt", et même tout bonnement de "prendre ma journée, surtout quand on sait que certains ne se gênent pas pour le faire avec comme seul motif d'emmener leur môme chez le pédiatre". Bon, passons sur le fait que Gloubinours n'a pas encore d'enfants, et que son sens de la justice est relativement influencé par ce paramètre ; l'idée fondamentale est que je ne devrais pas à avoir de scrupules à profiter un peu , moi aussi, du système de temps en temps. 
 
C'est à présent le bon moment pour premier intermède syndical...

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Le diagnostic 2 : je reste chez moi

 
Comme l'indiquent quelques témoignages de compassion (voir les commentaires de l'article d'hier), dormir peu et mal et avoir les méninges qui dansent la gigue au beau milieu de la nuit n'a rien d'exceptionnel, partant, rien de dramatique, a priori. Facteur ou trapéziste au cirque Pinder, boucher ou danseuse de chez Kamel, chacun semble avoir reçu sa dose de "stress au travail" en héritage des conneries maraîchères d'Adam et Ève. Puisque c'est le lot de tout le monde, je supporte habituellement tant bien que mal ma part de condition humaine, comme je supporte le fait de commencer les cours avant que le jour se lève, de m'écrouler sur mon lit dès mon retour du lycée, de n'avoir ni le temps ni l'énergie nécessaires pour me consacrer pleinement à autre chose qu'au travail.
 
En un mois ou deux pourtant, le supportable est devenu progressivement intolérable. 
 
Le quotidien d'un professeur est fait, entre autres, de tout un tas d'éléments tout juste supportables. Des choses décevantes, frustrantes, alarmantes, désarmantes, désespérantes, que tout le monde connaît, ou croit connaître. Pendant cinq ans, je gérai parfaitement ces conditions de travail, comme si je parvenais à faire régulièrement la vidange, à évacuer suffisamment tôt les pensées négatives pour qu'elles ne prennent pas le dessus sur ma vocation et ma joie, véritable, d'enseigner. Cette année, la machine a commencé à s'encrasser, à faire de drôles de bruits. Le ton de mes conversations de midi en salle des profs, le nez dans mon Tupperware ; mes soupirs au moment de tourner la clef pour ouvrir la classe ; et, par dessus tout, mon "Oui, tu as raison" en réponse à cette critique éclairée d'un élève à propos du livre à étudier : "Eh M'dame, c'est trop pourri !"

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Le diagnostic 1 : what do you do when you can't sleep ?

Dans la nuit du 21 au 22 janvier 2008, ou plus exactement au (très) petit matin du mardi 22 janvier 2008, alors que Gloubinours ronflait, ou raclait de la gorge, ou faisait "Pffff" en expirant*, et que j'enviais son évidente béatitude ; après m'être retournée maintes et maintes fois dans mon lit en prenant soin de ne pas tirer vers moi l'intégralité de la couette, ni d'engendrer par mes mouvements des béances par lesquelles le froid se serait engouffré et aurait fait grogner le grizzli qui me tenait compagnie, je décidai que les choses ne pouvaient plus continuer ainsi. 

Étonnamment, par cette décision, je ne visai pas les problèmes oto-rhino-laryngologiques de mon compagnon.

(* C'est-à-dire le pire des supplices maritaux nocturnes, car, s'il est communément admis qu'une femme puisse assener un "Chéri : arrête de ronfler !" à son conjoint, il est plus difficilement admissible de l'entendre dire : "Chéri : arrête de faire "Pffff"". D'autant plus que, pour que la demande soit efficace, il faudrait qu'elle soit plus complète : "Chéri : arrête de fermer les lèvres quand tu dors parce que ça fait "Pffff" quand tu expires". Dans un premier temps le conjoint ne comprend rien, et si jamais, dans un deuxième temps, il comprend, alors il n'en croit pas un mot.)

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